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The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée]
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Ahaimebété
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MessagePosté le: Ven 22 Mar 2013 - 12:02    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Titre : The Master's Wife

Rating : PG-13

Résumé : Le Maître essaye encore et toujours de tuer le Docteur.

Spoilers : The Curse of the Fatal Death (écrit en 1999 par... Steven Moffat - hé oui, sa première contribution officielle à la série - cet épisode parodique de 23 mn était destiné à un Children in Need)

Disclaimer : Les deux personnages principaux appartiennent à la BBC, les autres sont de mon invention, même si je me suis parfois fortement inspirée d'autres auteurs (c'est mentionné).

Bêta : booster, Matt181095, Thierry Bertrand pour le chapitre 14 (Cat-6)

Note(s) de l'auteur : Avoir vu The Curse of the Fatal Death vous aidera. De plus, vous allez passer un bon moment, je ne saurais trop vous le recommander.



Citation:


« Où as-tu encore mis mon costume noir ? Bon sang, Docteur, pourquoi faut-il que tu sois aussi désordonnée ? »

Le Maître fouille en grommelant l’immense garde-robe du TARDIS. Une voix féminine lui répond d’un ton acide :

« Quel costume noir ? Tu n’as QUE des costumes noirs ! Du noir, du noir, du noir ! Toujours du noir ! Un peu de couleur, que diable, de temps en temps, non ?

– Et si j’aime le noir, moi ? marmonne le Maître. Ah ! ajoute-t-il d’un ton satisfait, le voilà ! »

Il sort l’objet de sa recherche d’un amas de vêtements qui attendent d’être rangés depuis sans doute plusieurs siècles.

« Il va avoir besoin du pressing automatique. Je me demande ce qu’il faisait dans ce tas de vieilleries. »

Avant de quitter la pièce, il s’attarde quelques instants et soulève le pan d’une longue écharpe multicolore ou d’un manteau bariolé. Il tire sur un bout de tissu et ramène au jour un pull-over blanc au col marqué d’un chevron rouge et noir. Il le contemple un instant avec nostalgie.

Les choses étaient plus simples autrefois. Il formait des plans pour dominer l’univers, d’autres pour tuer le Docteur. Puis celui-ci lui faisait échec et il s’enfuyait. Et on passait à l’histoire suivante. Maintenant, c’est bien plus compliqué.

La vie en couple, quelle aventure irritante ! pense-t-il.

********************************  


« Qu’est-ce qu’on mange, ce soir ? demande le Docteur après avoir longuement bâillé et s’être étirée. J’ai faim ! Sauver sept cents millions de petits Doupsdoups, ça creuse ! »

Le Maître jette un œil critique aux bottes boueuses que la propriétaire du TARDIS vient de poser sur la console après s’être effondrée sur le siège de 2CV, qui sert de canapé dans la salle de commande. L’objet avait d’ailleurs émis un fort grincement de protestation devant ce traitement cavalier qu’il subissait souvent.

Ce couinement a le don de mettre les nerfs du Maître à rude épreuve. Il a beau essayer de graisser les ressorts fatigués, ceux-ci s’obstinent à émettre des sons discordants quand on les compresse violemment.

« Pourquoi est-ce toujours moi qui dois cuisiner ? proteste-t-il pour la centième fois, au moins.

– Parce que je suis occupée… et puis tu aimes ça, non ? Si tu venais avec moi, au lieu de rester là, nous mangerions dehors.

– Sauver des gens ? Très peu pour moi, merci ! C’est du poulet aux olives, ce soir, annonce-t-il ensuite. L’une d’entre elles est fourrée à l’arsenic, bien sûr, ajoute-t-il avec indifférence.

– Parfait ! répond le Docteur sur le même ton. Voyons si je saurai la trouver. »

********************************  


« Docteur, Docteur, Docteur ! » gémit le Maître en caressant la nuque de sa compagne.

Les cheveux blonds, ébouriffés, chatouillent son visage tandis qu’il lui couvre le cou de baisers passionnés. Ses mains parcourent le dos souple à la peau satinée et s’arrêtent sur des fesses rondes et fermes.

Les jambes du Docteur se referment sur sa taille, tandis que les ongles griffent doucement ses épaules.

Lorsqu’il se regarde dans le miroir au matin, il contemple ces marques comme il le ferait de glorieuses cicatrices de combat. Cela lui rappelle que, au cours de la nuit, il a tenu cet être qu’il hait autant qu’il l’aime, sous la férule du plaisir. Pendant quelques heures, il a été son Maître.

« Aaah ! Aaah ! Qu’est-ce qui m’arrive ? halète le Docteur. J’ai mal ! J’ai tellement mal ! Je crois… je crois que j’ai mangé la mauvaise olive ! »

La jeune femme se roule en boule et hurle de douleur en se tenant le ventre. Le Maître, affolé, bondit du lit et court vers l’infirmerie, ses pieds nus claquant sur le sol de la machine spatio-temporelle.

« Dimercaprol, dimercaprol, balbutie-t-il en fouillant fiévreusement les tiroirs et les étagères de la petite pièce. Il n’y a donc pas une goutte de dimercaprol, ici ?

– La petite armoire suspendue, celle pour les urgences urgentes, lui indique une voix féminine.

– Merci, répond-il. Ah oui, voilà ! »

Il se retourne lentement, un flacon brun à la main, et regarde le Docteur qui s’appuie de l’épaule contre le chambranle.

« Mais… tu n’es pas… tu n’as pas…

– Je voulais voir quelle serait ta réaction si tu pensais avoir réussi à m’empoisonner, l’interrompt le Docteur. J’ai vu, » ajoute-t-elle, un sourire satisfait aux lèvres.

Il la rejoint en deux pas, le visage si furieux qu’elle ressent un minuscule pincement de peur pendant un dixième de seconde.

« Un jour, je te tuerai pour de bon, grogne-t-il, en la serrant dans ses bras.

– Mais oui, c’est certain ! » murmure-t-elle si bas qu’il ne l’entend pas, en tapotant son postérieur d’une main appréciatrice.




Citation:


« Tu vas voir, c’est très amusant ! s’exclame le Docteur joyeusement. Le bazar le plus étrange de l’univers tout entier. On y trouve absolument tout ce qui existe au monde.

– Je ne viens pas pour m’amuser, mais pour acheter de nouveaux vêtements.

– Encore ? Ce que tu peux être coquet !

– Tu devrais être un peu plus coquette, toi, grogne le Maître en regardant le pantalon avachi et la chemise décolorée que porte sa compagne.

– Les habits, ça protège du froid – ou du chaud, d’ailleurs – et c’est pratique, c’est tout. Je me sens tout à fait à l’aise là-dedans.

– Ouais ! grommelle le Maître en haussant les sourcils.

– Voyons voir, murmure le Docteur en consultant un plan, extrêmement compliqué, du marché, nous sommes ici. L’étage pour les habits, c’est là. Nous devons donc passer par l’étage de vente d’animaux, puis par la tour électronique… Hum, non, ça va nous prendre des heures. Surtout que la tour électronique, je te connais, tu vas t’arrêter à tous les étalages. On va prendre un raccourci avec les ascenseurs gravitationnels et…

– Si nous engagions un guide, l’interrompt le Maître, ça serait plus simple, non ?

– Un guide ? Inutile, voyons ! J’ai un très bon sens de l’orientation, je ne me perds jamais.

– Toi ? Tu te perds tout le temps ! Dans le TARDIS même.

– Je n’étais pas perdue, je réfléchissais. C’est par ici, suis-moi. »


********************************  



« Psst ! Monsieur ! Monsieur ! »

Le Maître regarde autour de lui pour voir qui l’interpelle ainsi et avise un petit homme à la peau bleue marbrée de brun et au crâne plat orné d’une collerette, qui lui fait signe de derrière un comptoir surchargé d’ouvrages de nécromancie.

Ils s’étaient perdus, bien entendu, et se trouvaient actuellement dans un sous-sol au numéro incroyablement élevé, c’est à dire très loin sous terre, au milieu d’une série d’étalages consacrés aux livres rares. Depuis une demi-heure, il ne cessait de tirer le Docteur derrière lui, mais elle venait de s’arrêter, une fois de plus, devant un inventaire croulant sous des cartes de ciels de toutes les planètes connues en s’exclamant « Oh, génial ! »

« Que voulez-vous ? demande le Maître, non sans garder un œil sur sa compagne.

– Terrienne très jolie ! Combien pour jolie terrienne ? Moi, je connais des amateurs pour les jolies terriennes.

– Ce n’est pas… commence le Maître. Combien en offrez- vous ? ajoute-t-il soudain, intéressé.

– Mille crédits, mais je vais rien gagner dessus ! répond le boutiquier.

– Hum, dix-mille ! renchérit le Maître.

– Deux mille cinq cents et je me tranche la gorge !

– Allons ! Regardez cette croupe, ces cheveux dorés ! Vous ne trouverez pas mieux pour vos amateurs. Huit mille, c’est mon dernier mot.

– Cinq mille ! Vous m’assassinez !

– Cinq milles ? Vous plaisantez. Pas question ! »

Le Maître lui tourne le dos, mais il n’a pas le temps de faire un pas que le petit commerçant le rattrape déjà.

« D’accord, d’accord, parce que c’est vous, je vais me trancher la gorge à sept mille, foi de Phlâ-N’thâ.

– Topez là ! Mais méfiez-vous. Elle ne va pas être facile à prendre.

– Amenez-la par ici, sourit sournoisement le marchand. Je m’occupe du reste. »

Le Maître se rapproche du Docteur qui a déjà fait une pile des cartes qu’elle souhaite acquérir.

« Regarde celle-ci, jubile-t-elle, n’est-elle pas magnifique ? Je vais toutes les accrocher dans ma chambre.

– TA chambre ? C’est aussi la mienne et je ne suis pas sûr que…

– Mais si, ça va te plaire.

– D’accord, prends-les. J’ai repéré aussi des ouvrages très intéressants là-bas. Viens voir.

– Attends, je n’ai pas fini, ici. »

Le Maître se tait, rongeant son frein. Il aimerait bien traîner le Docteur de force vers l’étalage de « je me tranche la gorge »*, mais il craint d’éveiller ainsi ses soupçons. Finalement, elle se décide et il fait un petit signe de connivence au vendeur.

« En effet, très intéressants, ces livres ! dit-elle. Certains semblent particulièrement maléfiques. Je parie que rien que de connaître leur existence doit changer la vôtre. »

Tu n’as pas idée à quel point ! songe le Maître avec un petit rire intérieur.

Le Docteur commence à remuer la poussière et à soulever les ouvrages les uns après les autres.

« Petite madame, susurre obséquieusement Phlâ-N’thâ, j’ai des œuvres bien plus intéressantes dans l’arrière-boutique. Réservées aux connaisseurs, ajoute-t-il avec un clin complice de son œil globuleux.

– Oh, oui, j’aimerais bien savoir ce que vous avez d’encore plus spécial en réserve. Allons-y ! »

Le Docteur s’engouffre à la suite du marchand qui soulève une lourde portière pour la laisser passer. Le Maître hésite à les suivre. C’est presque trop facile. Il est un peu déçu. Il s’attendait à plus de résistance de sa part, un peu de méfiance peut-être. Tout à coup, il réalise : Elle a confiance parce que je suis avec elle : elle croit que j’assure ses arrières.

Il franchit à son tour le seuil de la réserve et s’arrête net avant de tomber dans le vide. Devant lui, il n’y a que l’espace infini avec quelques étoiles parsemées et une galaxie qui tourne lentement à des centaines de milliards d’années-lumières.

Il recule, les cœurs battants. L’étalage a disparu. Il ne reste plus qu’un des piliers qui soutiennent la voûte.

« Docteur ? » murmure-t-il.

Puis aussitôt, il s’efforce de sourire et même de rire.

« Enfin ! Enfin débarrassé d’elle ! Je crois bien que c’est définitif, cette fois-ci. »

Il soupèse la bourse en cuir gonflée de sept mille crédits que lui a glissée « je me tranche la gorge » avant de disparaître, et la jette dans la sébile d’un mendiant.

« Je n’ai que faire de cette peccadille, marmonne-t-il. Je ne l’ai pas… v…, v… pour de l’argent, mais pour me venger. »


*Le personnage est emprunté à Terry Pratchett Wink


********************************  



Le Maître est très satisfait.

Il a jeté le siège de 2CV qui grince et l’a remplacé par un confortable fauteuil.

Le lit lui appartient désormais et il n’a plus à subir les pieds froids que le Docteur posait sur son ventre pour les réchauffer.

Plus rien ne traîne dans le TARDIS. Tout est enfin propre, ordonné, rangé.

Il a recommencé à faire des plans de domination de l’univers. Sans le Docteur pour lui faire obstacle, ils ont de bonnes chances de réussir, maintenant.

Bref, tout va bien.

« Tout va bien ! Tout va parfaitement bien ! » se répète-t-il.

Oui, tout va bien.

Quand il se regarde dans le miroir le matin, aucune glorieuse trace de griffure n'orne ses épaules, désormais.

Il ne prépare plus de repas en se demandant dans quel aliment mettre le poison destiné au Docteur. D’ailleurs, il ne prépare plus de repas du tout.

Il ne s’endort plus le nez dans une masse de cheveux soyeux et qui exhalent une odeur suave. Comment faisait-elle pour toujours sentir aussi bon, alors qu’elle ne se parfumait jamais ? songe-t-il. Il ne s’endort plus du tout, en fait. Enfin, presque plus. Juste une heure par-ci par-là, peuplée de rêves désagréables.

« Oh, zut ! » finit-il par murmurer un jour.

Il démonte le bridage qu’il avait installé sur la console du TARDIS pour empêcher celle-ci de n’en faire qu’à sa tête et grogne :

« Va où tu veux, ma fille ! »

Après une embardée qui l’aurait jeté à terre s’il n’avait pris la précaution de s’asseoir dans son fauteuil auparavant, l’engin se matérialise. Il consulte d’abord l’écran de contrôle pour voir où ils se trouvent. Ils sont à nouveau au trente-six millième sous-sol du bazar : il reconnaît le marchand de cartes du ciel. Il sort de la machine spatio-temporelle et se dissimule aussitôt derrière un groupe de touristes japonais, bardés d’appareils photo et de grands sourires.

Son moi antérieur, celui qui vient juste de v…, v…, de céder le Docteur, jette la bourse gonflée de sept milles crédits dans la sébile d’un mendiant, passe de l’autre côté du groupe de touristes et s’éloigne à grands pas.

La boutique de livres de nécromancie est à nouveau là, à la place du pilier. Et Phlâ-N’thâ « je me tranche la gorge » aussi.

« Hé ! boutiquier ! l’interpelle le Maître, j’ai changé d’avis. Je veux récupérer le Doc… la jeune femme blonde que je vous ai v…, v…, que vous avez acquise par mes soins il y a quelques minutes.

– Je ne vois pas de quoi vous parlez, » répond Phlâ-N’thâ.

Son regard détaille le Maître de la tête aux pieds et des pieds à la tête. Puis son sourire s’élargit.

« Ah oui, je me souviens, maintenant, admet-il. Bien sûr, venez donc, nous pouvons aller la récupérer, si vous voulez. »

Il soulève le lourd rideau et le Maître jette un coup d’œil à l’arrière-boutique qui a, cette fois-ci, une allure tout à fait honorable d’arrière-boutique. Cependant, il reste prudent et ne s’y engage pas.

« Où est-elle ? le questionne-t-il. Dites-moi où elle est et j’irai directement la chercher.

– Je vous mène à elle, venez donc.

– Je… » commence le Maître.

Phlâ-N’thâ s’est approché de lui et il sent une minuscule piqûre au poignet.


********************************  



« …préférerais, finit-il.

– Que dis-tu, mon gars ? » lui répond une voix inconnue.

Il a terriblement mal à la tête, les paupières lourdes, la bouche sèche. Lorsqu’il essaye de bouger, il s’aperçoit qu’il est attaché. Une vive lumière blesse ses yeux. L’homme qui lui a répondu se penche vers lui :

« Ah, tu es réveillé, finalement. Mais ne t’inquiète pas, tu ne sentiras rien : j’ai fait une anesthésie locale. On n’est pas des barbares, tout de même !

– Une anesthésie locale de quoi ? » tente-t-il de dire, la langue encore pâteuse.

Mais, au moment où il pose la question, il comprend. Il n’éprouve plus aucune sensation dans le bas-ventre. Tout ce qui se trouve entre son nombril et la moitié de ses cuisses semble ne plus exister.

« Qui êtes-vous ? Qu’allez-vous faire ?

– Moi ? Je suis le Coupeur, le Coupeur de Bourses, ricane son interlocuteur en brandissant un scalpel étincelant. Je dirais même le meilleur Coupeur de Bourses de tout Bagadara. Et très officiellement employé par notre très saint calife Rachid el Epousseteh.

– Calife el quoi ?

– El Epousseteh. D’où sors-tu donc, étranger, pour que tu ne le connaisses pas ? Il est vrai que Phlâ-N’thâ nous amène parfois de drôles de créatures d’au-delà des étoiles.

– Et vous, co… comment vous appelez-vous ? » bégaye le Maître en éprouvant ses liens pour voir s’il peut arriver à se détacher.

Il sent une sueur glacée couler le long de sa colonne vertébrale. Gagner du temps ! Gagner du temps ! pense-t-il.

« Ah ! Tiens, répond le Coupeur, on ne m’avait jamais posé la question. D’habitude mes "clients" crient "Au secours !" "À l’aide !" ou "Non, ne faites pas ça !", mais aucun ne m’a jamais demandé mon nom. Je suis Mortimer de Reir. Mort de Reir, pour les amis.

– Mortimer, rapprochez-vous et écoutez-moi.

– Qu’est-ce que tu veux, mon gars ?

– Regardez-moi dans les yeux… Je suis le Maître et vous devez m’obéir.

– O… béir. Je dois… Hein, quoi ? »

Mort secoue la tête, puis il reprend d’un ton hésitant :

« Bon, c’est pas tout ça de discuter, mais il faut que je fasse mon boulot, moi. J’ai des quotas à respecter.

– Mortimer, obéissez-moi ! Je suis le Maître et vous devez m’obéir ! s’écrie le Maître, un soupçon de panique dans la voix.

– O… béir. Je dois… o… béir.

– Oui, c’est ça, soupire le Maître avec soulagement. Obéissez-moi.

– Oui, oui, obéir, je dois obéir.

– Détachez-moi. Vous avez déjà fait ce que vous aviez à faire, donc vous me libérez.

– Déjà… fini. Détacher le… Maître. »

Mortimer, le Coupeur de Bourses, délie le Maître et lui tend un ensemble de vêtements en ajoutant, les yeux dans le vague :

« Tiens, mets ça, maintenant, et passe voir le chef des eunuques, il t’indiquera ce que tu dois faire.

– C’est bien Mortimer, tu es un brave garçon. »

En le regardant s’éloigner, Mort de Reir marmonne :

« Bien la première fois qu’un de mes clients me félicite. »

Puis il s’exclame, un grand sourire satisfait aux lèvres :

« Vraiment, ça fait plaisir que mon talent soit enfin reconnu par une de mes pratiques ! »


********************************  



« Hé ! Docteur ! »

Surprise par ce chuchotement d’une voix familière, le Docteur laisse tomber la babouche qui pendait au bout de son pied. Elle se tourne sur son sofa où de moelleux coussins soutiennent son dos et contemple l’homme qui vient de l’interpeller et qui lui tend un plateau chargé de rafraîchissements.

« Oh, Maître ! s’exclame-t-elle. Que fais-tu donc là, habillé comme un… eunuque ?

– Chut, pas si fort ! Je suis venu te chercher.

– Me chercher ? Je n’ai pas besoin de toi pour me sauver, je me débrouille très bien seule. »

Elle jette un regard vers son entrejambes.

« Est-ce que tu…

– Non ! s’écrie-t-il. Mais non, voyons ! J’ai hypnotisé le Coupeur pour lui faire croire que c’était déjà fait.

– Oh, tant mieux ! Je n’aime pas quand tu hypnotises les gens, mais là, j’avoue que je préfère cette solution. Ça m’aurait manqué, ajoute-t-elle, rêveuse. Le calife est un gentil patron, mais il manque un peu d’enthousiasme à ce niveau. »

Le Maître regarde toutes les créatures très belles et très variées qui se prélassent dans la grande pièce centrale du harem. Bien que cela ne lui paraisse pas toujours évident, il suppose qu’elles sont toutes de sexe féminin.

« Pourquoi a-t-il autant de femmes, alors ? questionne-t-il.

– Pour le prestige, voyons ! Le calife est très riche, il faut que ça se sache et avoir un harem très peuplé est un signe de cette richesse. »

Elle se lève et étire son corps svelte et musclé, juste vêtu d’un minuscule boléro transparent qui ne cache rien de son torse et de légers pantalons bouffants qui masquent à peine les courbes généreuses de ses hanches.

« Bon, on y va ? bâille-t-elle. C’était sympa de jouer les sultanes et vivre dans un sérail a été une expérience intéressante, mais tout a une fin et j’ai hâte de retrouver mon TARDIS. »

Bientôt, ils se frayent un chemin parmi les eunuques, puis les gardes du palais. Le Docteur use de son charme et de ses habituelles prises de karaté vénusien, laissant une trace d’hommes endormis derrière elle, tandis que le Maître utilise l’hypnose et persuade les gens qu’ils viennent de voir passer Sa Sainteté le calife lui-même.

« Oh, au fait, j’ai empêché une sanglante révolution de palais de se produire, remarque le Docteur en retenant une de ses victimes par le col pour qu’elle ne tombe pas trop rudement sur le sol.

– Ah oui ? répond le Maître après avoir envoyé un des gardes chercher la clef de l’oasis.

– Son grand vizir, une très vilaine personne, nommée Izsobad**, voulait devenir calife à la place de ce bon calife Rachid el Epousseteh**. Je crois qu’il doit être en train de méditer dans un profond cachot en ce moment. »


** J’espère que tout le monde aura compris cet hommage à une très célèbre bande dessinée.


********************************  



« Docteur ! Pour la cent millième fois ! Je t’ai dit de ne pas utiliser ma brosse à dents !

– Oh, ce que tu peux être maniaque ! Je ne sais plus où est la mienne.

– Si tu ne l’utilisais pas dans toutes les pièces du TARDIS ou si tu la remettais à sa place, tu saurais où elle est ! Au moins, rince-la et remets-la dans mon verre à dents.

– Vieux ronchon !

– Brouillon ! »

Au matin, tout en pestant dans la salle de bain, le Maître suit du bout des doigts, en souriant, les marques rouges des coups de griffes du Docteur sur ses épaules, son dos et même ses fesses. La nuit, après leur retour dans le TARDIS, a été particulièrement agitée.




Citation:


Lorsque j’ai vu entrer ce client dans le bouiboui Le Brooklyn, où j’ai mes habitudes, j’ai compris tout de suite que ça n’allait pas être un client ordinaire. Et, aussi vrai que je m’appelle Tornado*, je m’y connais. Il était trop propre, si vous voyez ce que je veux dire. D’une élégance trop discrète pour être honnête.

Mais j’en ai vu d’autres, des gonzes bizarres, et lorsqu’il s’est approché de notre table, à Pascal et à moi, j’ai laissé le poisson venir dans la nasse. Il y est entré direct. À peine assis, il a attaqué tout de suite le sujet du boulot. Un gars bien renseigné, apparemment, et pressé. J’aime ça, quand ça fleure bon la friture bien préparée.

Il a posé une photographie sur la table. La photo d’une poupée. Jolie fille. Mal fringuée, mais jolie. Du genre à damner deux seins.

Il a proposé de me payer en diamants. Moi, quand on me prend par les sentiments, je ne peux rien refuser. Là, j’avoue que j’ai été pris de court, devant la dizaine de pierres brutes qui a roulé sur le tapis, sortant d’une pochette en velours. Surtout qu’il manipulait ça comme si c’était une poignée de graviers.

J’ai accepté le contrat et j’ai demandé :

« Qu’est-ce qu’elle vous a fait pour mériter ça, la mignonne ? Et c’est quoi son petit nom ? »

« Pour la première question, qu’il me répond, c’est mon problème et pour la seconde c’est "le Docteur", mais ça n’a pas d’importance.

– Le Docteur ? Drôle de nom pour une pépée ! »

C’était vraiment un drôle de zigoto. Il s’est presque énervé parce que j’avais appelé celle qu’il voulait buter une "pépée".

« Un peu de respect », qu’il m’a dit.

Et de me demander de lui mettre une bastos dans le corsage, c’est du respect peut-être ? Il y en a, du drôle de monde dans le monde !

Mais c’était pas mon problème. Mon problème, c’était de dézinguer la fille, maintenant.

« Méfiez-vous, il a ajouté avant de partir. Elle n’est pas facile à tuer. »

J’ai regardé la frimousse qui souriait sur le papier glacé et j’ai pensé que je pourrais aussi me payer en nature. Ce n’est pas elle qui irait me dénoncer, une fois que j’aurais fait mon boulot. On parle plus difficilement quand on a le buffet truffé de valdas.


********************************



« New York, 1936 ? Oh Maître, quel excellent choix ! Toi, tu veux me gâter ! Tu as quelque chose à te faire pardonner ou à me demander ?

– Mais non ! s’insurge le Maître. Je ne peux décidément rien faire sans m’attirer d’injustes soupçons.

– Hum, admettons. Allons dans un cabaret ! Et aussi au siège de la police new-yorkaise – ils doivent être sur les dents en ce moment avec la Mafia et tout ça. Et dans un grand quotidien – les téléphones en bakélite noire qui sonnent sans arrêt, le soir, dans la fièvre du bouclage, j’adore ça ! Ou alors… oh, les bas-fonds ! J’ai connu de vrais tueurs à gages, tu sais. Enfin, pas en tant que client, n’est-ce pas, ni en tant que victime, mais… »

Pas encore victime, ricane le Maître. Mais ça va venir, ma belle, patience ! Et merci pour l’idée de s’encanailler, ça m’évitera de l’avoir en premier.


********************************  



Il avait dit qu’il nous l’amènerait à portée de flingue. Et il a pas menti. Un gars vraiment réglo. Le jour dit, à l’heure dite, je les vois qui se radinent dans la boîte à Mimi. Lui, toujours sapé comme un prince, mais un prince chicos, genre charme discret de la bourgeoisie. Elle, affublée d’une robe rouge et de chaussures à talons. Elle avait fait un effort, ça se voyait, pour sortir dans le monde. C’était pas réussi, mais elle se débrouillait quand même pour être sublime. Vraiment dommage d’abîmer un aussi beau petit lot.

Il nous a encore facilité le travail en s’éclipsant et en la laissant seule à sa table. Je me suis approché et lui ai proposé :

« M’accorderez-vous cette danse ? La valse, c’est ma spécialité. »

Elle a jeté un coup d’œil autour d’elle, cherchant son mec du regard, et m’a répondu :

« C'est-à-dire que… oh et puis pourquoi pas ! Je suis ici pour m’amuser.

– Alors, c’est parfait, parce que je suis très drôle. Je vais vous faire mourir de rire, » que je lui balance.

Elle a souri et m’a tendu la main que j’ai baisouillée comme un pacha. Je sais avoir des manières quand je veux.

Sur la piste, au bout de deux mesures de Strauss, elle a envoyé valser ses chaussures.

« Je n’ai pas l’habitude de ces échasses, a-t-elle grimacé. Je suis mieux sans. »

Je n’étais pas là pour conter fleurette en tournoyant, mais je voulais faire les choses proprement et endormir une méfiance qu’elle ne semblait pas montrer. Nous avons eu du mal à accorder nos trois temps. Elle savait très bien danser, mais elle avait tendance à vouloir mener. De temps en temps, il fallait que je lui rappelle que le cavalier, c’était moi.

« Vous le faites encore, vous savez, je lui dis.

– Oh, pardon ! Désolée ! » qu’elle répond.

Pascal les-miches-plates*, mon acolyte, nous a interrompus en venant me chuchoter quelque chose à l’oreille.

« Chère mademoiselle, ai-je proposé à la donzelle, mon chauffeur, ici présent, vient de me confier qu’il y a enfin des places libres au Cotton Club. Que diriez-vous d’un peu de jazz pour finir la soirée ?

– Et bien… »

Elle a regardé aux alentours à nouveau, mais son particulier n’était toujours pas là.

« Oh, il se débrouillera bien sans moi ! Allons-y ! »

C’était vraiment facile. À ne pas y croire. Une poule pas farouche du tout. Et trop maline aussi. Nous n’avions pas fait deux cent mètres, qu’elle remarque :

« Ce n’est pas le chemin du Cotton Club ça. C’est… »

Elle a pas eu le temps d’en dire plus. J’avais préparé ce qu’il fallait et, en moins de deux, elle jouait les Belles au Bois Dormant. Classique, le chloroforme, mais toujours efficace. Je voulais me payer sur la bête avant.

Mon chauffeur nous a conduits où je le désirais : un hôtel miteux. J’étais pas regardant sur le décor, mais beaucoup sur la discrétion. C’était vraiment pas flamboyant, mais qu’importe le flacon pourvu que j’aie l’ivresse. Il a fallu la porter jusqu’à la chambre et, mine de rien, elle n’était pas légère, la minette.

Pas légère et solide de la tête. Ma berceuse aurait dû l’endormir pour des heures, mais on était à peine dans nos murs, qu’elle a commencé à remuer. J’ai dit à Pascal :

« Tiens-la, que je l’attache. »

Quelle fille ! À tous les deux, on a réussi à la ligoter, mais pas sans mal, ni sans bobos. Ça commençait à me chauffer. Dans tous les sens du terme. J’ai déchiré sa robe pendant qu’elle gigotait comme un ver. D’habitude, j’ai pas besoin d’aide pour ce genre d’amusements, j’arrive à maîtriser la plus indocile des pouliches, mais avec elle, impossible, alors j’ai demandé à Pascal de me la tenir.

J’avais pas encore commencé mon bizness quand je me suis senti tout drôle. Une main de fer tenait mes bijoux de famille et ça faisait pas du bien. Je venais de comprendre pourquoi elle se contorsionnait comme un acrobate, depuis un moment.

Elle a grommelé quelque chose dans son bâillon. C’était pas très compréhensible, mais mes oreilles avaient développé tout à coup une grande habileté à comprendre l’anglais grommelé.

« Détachez-moi ou je vous castre à mains nues. »

J’étais bien placé pour savoir qu’elle ne plaisantait pas.

« Fais ce qu’elle dit, Pascal. »

J’aurais préféré que ma voix n’aie pas cette intonation paniquée. Les-miches-plates n’est pas toujours futé, mais il sait comprendre quand un ordre ne souffre pas de délai.

Dès qu’elle a eu les jambes libres, il a pris un coup de son pied dans les roustons et un autre sous le menton. Adieu, Pascal, je t’aimais bien. Il était parti au pays des rêves pour un bon bout de temps.

Je sais pas comment elle a fait pour amener ses bras, toujours attachés, de derrière son dos par devant, mais je sais qu’elle s’est servie de mon anatomie comme point d’appui. Quand elle a quitté la chambre, à moitié nue, j’avais trop d’eau dans les yeux pour apprécier le spectacle à sa juste valeur.


********************************  



« Pfff ! Quelle soirée ! »

Le Docteur se laisse tomber dans le confortable fauteuil qui a remplacé le siège de 2CV près de la console et balance les chaussures à talons, qu’elle n’a pas oublié de récupérer, au hasard derrière elle.

« Où étais-tu passé ? » interroge-t-elle ensuite.

Le Maître détaille la jeune femme qui ne semble pas consciente que sa robe déchirée ne cache plus rien de son corps parfait.

« Je… balbutie-t-il. Et toi, que t’est-il arrivé ?

– J’ai rencontré des voyous. C’était très amusant. Tu as raté quelque chose.

– Que t’ont-ils fait ? marmonne le Maître, ses yeux exorbités suivant le mouvement du Docteur qui se penche en avant pour inspecter ses orteils, révélant le bas de son dos.

« Zut, murmure-t-elle, j’ai écaillé mon vernis. Oh, rien, répond-elle au Maître. Ils n’en ont pas eu l’occasion. »

Il s’avance derrière elle et pose les mains sur ses épaules en un geste caressant. Elle se tourne vers lui, le regard allumé de désir.

« Ici, lui chuchote-t-elle. Tout de suite. Et garde tes gants. »


Quelques instants plus tard, après un intermède mouvementé, elle jette une petite bourse en velours, qu’elle vient de récupérer dans ses chaussures, sur la console. Une dizaine de diamants bruts en sortent et se répandent sur le métal poli.

« J’ai repris ça. Ils n’ont pas fait le travail. Il n’y avait pas de raison qu’ils soient payés.

– Tu savais ? s’étonne le Maître, ébahi.

– Évidemment ! sourit-elle. Je vois que tu tiens à me procurer des distractions hors du commun… comme toujours. »


* Les deux personnages : Tornado et Pascal sont inspirés d’une bande dessinée Torpedo (dans laquelle ils s’appellent Torpedo et Rascal).




Citation:
Vous venez d’acquérir notre merveilleuse machine Crusher. Il ne vous reste plus qu’à apprendre à vous en servir.

L’appareil Crusher peut broyer, concasser, écraser, laminer absolument tout ce que vous souhaitez. Il est multifonctionnel et peut marcher sur n’importe quel matériau que vous lui présenterez. Du plus tendre au plus dur.

L’appareil Crusher est universel et peut fonctionner avec une gamme très étendue de sources d’énergie. Avant d’utiliser l’appareil Crusher, assurez-vous que vous possédez bien une des sources d’énergie suivantes :

*Feu (bois, charbon, tourbe, koko, autre)

*Foudre

*Gamblit de Joot

*Gaz émis naturellement par une vie animale

*Forequest

*Chaleur corporelle

*Électricité

*Fission nucléaire

*Friction temporelle

*Supernova

*Lumière solaire

*Activation neuronale

*Succion atyphalique

*Vent de trou noir




Friction temporelle fera l’affaire, pense le Maître.



Si vous n’êtes pas en possession d’une de ces sources d’énergie, la maison Crusher qui commercialise l’appareil Crusher s’engage à reprendre votre appareil et à vous rembourser votre achat.

Avant de mettre l’appareil en fonctionnement, veuillez déballer toutes les parties et vous assurer à l’aide de la liste ci-dessous que votre appareil Crusher est bien complet.

- l’appareil Crusher

- le mode d’emploi que vous lisez actuellement

- la multiprise universelle


Connectez l’appareil Crusher à l’aide de la multiprise universelle à la source d’énergie qui est à votre disposition (attention : certaines sources d’énergie peuvent être dangereuses, bien lire les instructions de votre fournisseur d’énergie avant de les utiliser).

Appuyez sur le bouton « marche » de votre appareil Crusher. Une diode verte doit normalement s’allumer sur le côté de l’appareil. Si ce n’est pas le cas, c’est que votre appareil Crusher présente un défaut, ou que la connexion à la source d’énergie est mal réalisée, ou que la source d’énergie en question ne convient pas à votre appareil Crusher. Voir la partie « résolution des problèmes » de ce mode d’emploi.

Une fois votre appareil sous tension, sélectionnez à l’aide des touches de sélection l’action que vous souhaitez voir accomplir à votre appareil Crusher : broyer, concasser, écraser, laminer. Plusieurs actions successives ou simultanées peuvent être sélectionnées.




Je vais les sélectionner toutes et en simultané, songe le Maître.



Choisissez également la dureté du matériau que vous souhaitez traiter, de très tendre à très dur.



« Hum, je me demande ce que je dois choisir, murmure le Maître. Elle a la peau dure, mais si douce en même temps. Bon, ne prenons pas de risque : très dur. »



Introduisez votre objet dans l’ouverture A. Vous remarquerez que cette ouverture prend tout aussitôt la dimension nécessaire pour que, quelle que soit la taille de l’objet, il puisse entrer dans votre appareil Crusher. Cependant, selon le modèle de votre appareil Crusher, ces dimensions ont des limites. Le plus gros modèle permet de broyer, concasser, écraser, laminer des objets de la taille d’une planète de type µ. Le plus petit modèle va jusqu’à la taille d’un Mastob*.

*Habitant du système Mastibelo. Si vous ne savez pas ce qu’est un Mastob, sachez qu’il a la taille de dix Ophiluriens. Un Ophilurien est grand comme trois Pélénites et un Pélénite vaut cinq Solaniens.




« En effet, intéressant, cet instrument, remarque le Docteur. "Crusher" ? Tu l’as trouvé où, et ça sert à quoi ?

– Dans une brocante sur Demetris IV, répond le Maître. Je ne sais pas à quoi ça sert, mais j’ai pensé que ça te plairait.

– Mmh, brocante ? Oui, marmonne le Docteur, ça a l’air plutôt vieillot. Très steampunk, j’aime bien. En quel honneur, ce cadeau ?

– Aucun, réplique le Maître, mais viens voir, c’est ici que c’est le plus passionnant. Près de ce trou marqué "A".

– Hé ! Tu as vu ! s’exclame le Docteur. Quand on s’approche, l’ouverture s’agrandit… AAAAAAAHHHH ! »



Une fois l’objet entré dans l’appareil Crusher, appuyez sur la touche « fonction ». L’appareil se met en marche et broie, concasse, écrase ou lamine selon votre sélection. Si l’objet introduit est de type « créature vivante », il se peut qu’il se produise des sons peu agréables à l’oreille. L’ouverture A s’étant normalement refermée, lorsque vous avez appuyé sur la touche « fonction », il ne devrait pas y avoir de projections. Si l’ouverture A ne se referme pas, arrêtez l’appareil et retirez-en l’objet. Voir la partie « résolution des problèmes » de ce mode d’emploi.



Le Maître crie avec une voix horrifiée et résonnant de façon lointaine :

« N’appuie pas sur la touche "fonction" surtout ! Le… le mode d’emploi ! Il… il est sous le fauteuil. Regarde à la partie "résolution des problèmes" co… comment il faut faire pour ouvrir l’appareil et en retirer ce qui se trouve à l’intérieur.

– Sous le fauteuil, sous le fauteuil… grommelle le Docteur. Je ne vois pas… Ah, si, le voilà ! Alors voyons, "résolution des problèmes", page… 13. J’y suis.

– Dépêche-toi, poursuit le Maître, je commence à étouffer là-dedans. Ce n’est pas prévu pour qu’on y reste longtemps.

– Dis donc, vraiment fascinant ce truc-là. Même le mode d’emploi est vieux. Qu’est-ce qui se passe si on presse la touche "fonction" ?

– N’APPUIE PAS SUR LA TOUCHE "FONCTION" !

– Je n’allais pas le faire, rétorque le Docteur, je posais la question. Tu dois me le dire pour que je ne fasse pas de fausses manœuvres.

– L’appareil… (souffle), broie… (respire fort), concasse… (gémit), écrase… (halète) et lamine… ce qui… se trouve à… l’intérieur. Dépêch… cheu-toi !

– Bon, voyons : "résolution des problèmes". »



Résolution des problèmes

L’appareil ne se met pas en route :

1- votre appareil n’est pas connecté à une source d’énergie = solution : vérifiez la connexion, vérifiez le bon état de la multiprise, vérifiez que vous avez utilisé la bonne prise de la multiprise.

2- la source d’énergie ne convient pas à l’appareil = solution : vérifiez à l’aide de la liste se trouvant page 6 que vous disposez d’une des sources d’énergie requises, vérifiez auprès de votre installateur que la source d’énergie que vous utilisez est bien dans la liste se trouvant page 6, vérifiez que la puissance de cette source d’énergie est suffisante (voir addenda page 7 pour le minimum requis pour chaque source d’énergie).




« Tu ne vas pas lire tout le chapitre ! s’exclame la voix du Maître, de plus en plus faible. Cherche pour ouvrir l’appareil, vite !

– Je ne veux pas risquer de passer à côté de quelque chose d’important. »

Elle marmonne à toute vitesse :



L’ouverture A ne s’ouvre pas suffisamment…

L’ouverture A ne s’est pas refermée…

L’appareil ne broie, concasse, écrase ou lamine pas…

L’objet reste coincé dans l’appareil et ne ressort pas par l’ouverture B…




« Ah, ça doit être ça ! »



Pour ouvrir l’appareil et en sortir un objet qui y serait resté coincé, commencez par appuyer à plusieurs reprises sur la touche « fonction »…



« NON ! Pas la touche "fonction" !

– Arrête de paniquer, râle le Docteur. Je lis pour l’instant. Je ne fais rien. »



… commencez par appuyer plusieurs fois sur la touche « fonction » pour bien vous assurer que votre appareil ne va pas se débloquer. Certains objets particulièrement durs ou de forme inhabituelle peuvent coincer un peu, mais finissent toujours par être broyés, concassés, écrasés ou laminés.



« Hum, je me demande si je ne devrais quand même pas essayer d’appuyer sur cette fameuse touche "fonction" pour voir si ça ne débloquerait pas le machin…

– N’essaye pas… Je t’en prie. »

Ce n’est plus la peur qui teinte la voix du Maître, maintenant, mais plutôt la résignation.



Pour ouvrir votre appareil Crusher, il vous suffit d’appuyer sur le bouton « Ouvrir l’appareil ». Ensuite, vous devrez démonter le filtre à particules de zénon. Une fois le filtre démonté, vous trouverez une petite trappe dodécagonale. Munissez-vous un double tournebliss de Quêster numéro 12 et démontez l’ergot qui bloque la trappe.



« On a de la chance, s’exclame le Docteur, j’ai toute une collection de tournebliss de Quêster. Ils sont dans la deuxième salle de stockage du couloir de droite. J’y vais. »

Quelques minutes plus tard :

« Zut, il n’y a pas le numéro 12. Où ai-je bien pu le mettre ?

– Je l’ai vu… dans la vieille salle de contrôle, murmure le Maître d’une voix épuisée.

– Oh, oui, tu as raison. J’essayais de…

– Peu… importe, suffoque le Maître. Va… le chercher… s’il te plaît. »



Derrière la trappe se trouve une membrane séquentielle. Il faut frapper dessus le rythme de l’air Bébé, tendre bébé pour faire vibrer la membrane, laquelle déverrouillera la serrure de sécurité.



« Tu te souviens de l’air de Bébé, tendre bébé ?

– Mmh, grommelle la voix du Maître, maintenant à peine audible.

– Bon, je vais m’en souvenir, ne t’inquiète pas. »

Le Docteur tambourine un rythme sur la membrane.

« Ce n’est pas ça. Voyons voir. »

Nouveau tambourinement.

« Toujours pas. J’ai une bonne mémoire pour les chansons, pourtant. Tiens, ce serait celle de la berceuse vénusienne, je m’en souviens parfaitement. »

Le Docteur frappe le rythme de la berceuse vénusienne sur la membrane qui se met à vibrer. Un déclic lui apprend que le verrou vient de se débloquer.



Si les manœuvres ont été effectuées correctement, votre appareil Crusher doit maintenant s’ouvrir en deux parties et vous permettre d’accéder au sac de confinement qui contient actuellement l’objet que vous souhaitez retirer.

N’oubliez pas de refermer votre appareil Crusher, certaines parties internes étant fragiles, et d’autres dangereuses.




« Doc… teur ? » balbutie le Maître.

Il reprend connaissance, allongé sur le parquet de la salle de commande.

« Eh bien ! Tu en as mis du temps à récupérer ! soupire le Docteur. Je commençais à manquer de souffle pour la respiration artificielle. C’est vrai que c’était plutôt étouffant là-dedans. Je n’y suis restée que quelques secondes pour t’en faire sortir et j’ai manqué suffoquer déjà. »

Le Maître la saisit par les épaules et l’attire à lui, la faisant tomber sur le sol et la serrant très fort.

« Pardon ! gémit-il.

– Doucement, tu m’écrases. Oui, tu devrais faire plus attention à ce que tu achètes. Je crois que je ne vais pas garder ton cadeau, finalement. Tu m’excuseras, mais il a l’air quand même assez dangereux. »



Nous vous remercions d’avoir utilisé l’appareil Crusher et espérons que vous en avez obtenu toute satisfaction.

Citation:


« L.O.L ! » tape le Maître sur son iPhone. Elle ronge nerveusement l’ongle de son index. Un ongle pas très propre, au vernis noir écaillé.

Son corps svelte d’adolescente poussée trop vite, se dandine sur son lit, au rythme d’un groupe de métal, qui hurle dans les haut-parleurs. La chambre, naguère au décor dépouillé et à la propreté rigoureuse, a bien changé en quelques semaines. Des posters Marilyn Manson, accrochés avec des clous, surchargent les murs, et le sol est jonché de toute sorte d’objets, des feuilles de cours griffonnées aux bols encroûtés de céréales qui s’entassent en une pile instable.

« Mam ! s’égosille la jeune fille. On se fait un cinoche ce soir avec Anthony !

– Oh, misère ! murmure le Docteur qui a entendu le cri, depuis son laboratoire, à travers le battement obsédant des basses. Je ne sais pas combien de temps je vais tenir. Et je n’arrive pas à trouver la solution ! »

Elle vient se planter au seuil de la pièce.

« Vous allez voir quoi et où ? Et comment rentres-tu ? demande-t-elle. Et qui est Anthony, s’il te plaît ?

– Ah là, là ! soupire le Maître en roulant des yeux exaspérés. Mais c’est Anthony, voyons, tu le connais ! C’est le copain du frère de Milly, celui qui est si cool, parce qu’il joue de la batterie.

– Anthony joue de la batterie ?

– Mais non ! Le frère de Milly ! T’écoutes jamais ce que je te dis ! Anthony, il joue de la basse. Trop bien ! »

L’adolescente descend du lit et enfile à la hâte, en sautillant au milieu de l’infini désordre, une paire de New Rock, aux épaisses boucles métalliques et aux semelles crantées. Le reste de sa tenue est composée d’un t-shirt sans manche, dont les accros volontaires ont été refermés avec des rivets cloutés, d’une jupe très courte et de bas résilles déchirés. Le tout est noir, bien entendu. Elle attrape son blouson de cuir et se précipite vers la sortie en criant :

« Bye ! À toute !

– Maestra ! l’interpelle le Docteur. Comment tu rentres ? Et à quelle heure ? »

Mais les portes du TARDIS viennent de claquer, sans qu’une réponse ne lui soit parvenue.

« Ooooh ! bouillonne-t-elle. Elle me fera devenir folle ! Je n’aurais jamais cru que je devrais affronter un jour pire que les Daleks et les Cybermen réunis : une gamine en pleine crise d’adolescence. »

Elle regagne le laboratoire et s’assoit sur le haut siège tournant. Son esprit revient en arrière, juste avant… juste avant que ça n’arrive.

À cette époque, le Maître essayait de se débarrasser d’elle, comme d’habitude. Le jeu était amusant. Il pimentait agréablement leur vie de couple. Et elle ne se sentait jamais vraiment en danger. Il était trop volontairement-involontairement maladroit, pour ça.

Ce qu’il avait essayé de faire, cette fois-là, à l’aide de son TCE, elle n’aurait pas été capable de le dire. Mais elle avait adroitement esquivé le rayon, et celui-ci, se réfléchissant sur les parois lisses du TARDIS, avait frappé son instigateur de plein fouet. Il y avait eu un grésillement intense, un flash, le Maître avait poussé un cri de surprise plus que de douleur et il s’était effondré sur le sol.

Lorsque le Docteur s’était penchée sur lui, elle avait eu la surprise de trouver, dans les vêtements noirs devenus bien trop grands, une enfant de treize à quatorze ans, inconsciente. Quelques secondes, elle avait pensé à une substitution. Que cette fillette s’était trouvé transportée à la place du Maître et vice-versa. Mais elle avait vite compris le pire. Cette enfant était le Maître.

Elle l’avait emportée dans sa chambre, inquiète.

« Comment va-t-il prendre le fait d’avoir changé d’âge et de sexe ? Comment faire pour revenir en arrière ? J’espère qu’il n’a pas perdu ses facultés intellectuelles et qu’il va m’aider à inverser le processus. »

Lorsqu’elle s’était réveillée, l’adolescente l’avait regardé avec étonnement, puis elle avait balbutié :

« Maman ?

– Heu… je… avait bredouillé le Docteur.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai mal à la tête.

– Tu te souviens de quoi exactement ? » avait interrogé le Docteur.

La jeune fille avait froncé les sourcils.

« Je me souviens… que j’ai fait un drôle de rêve. C’était un rêve très, très long. Et j’étais… différente. »

Elle avait regardé autour d’elle.

« C’est pas ma chambre, ici ?

– Nous… heu… avons… déménagé, tu ne te rappelles pas ? Je crois que tu t’es un peu trop fatiguée, justement. Repose-toi.

– Ouais, avait marmonné la fillette. J’ai sommeil. »

Et voilà ! avait pensé le Docteur. Il… elle… oh bon sang, je ne sais plus comment dire, ne se souvient plus de rien. Ça va être simple ! Il faut que je nous invente une vie, en attendant que tout rentre dans l’ordre.

Elle avait matérialisé le TARDIS dans une ville, et avait couru les collèges pour y inscrire l’enfant.

Au moins, elle ne sera pas dans mes jambes toute la journée, pendant que je travaille à notre problème, avait-elle songé.

La vie s’était donc organisée ainsi. Maestra – le Docteur lui avait trouvé un nom dérivé de Maître, qui soit acceptable pour une adolescente – fréquentait le collège, et elle, avait démonté le TCE pour comprendre ce qui s’était passé et trouver comment y remédier.

Seulement, ça n’avance pas, songe-t-elle, revenue de sa brève excursion dans ce récent passé. Je ne comprends toujours pas comment cet engin a pu avoir cet effet. Et encore moins comment le modifier pour revenir en arrière. Ah, Maître, Maître, cette fois-ci, nous sommes bel et bien coincés. Et, bien sûr, pas une note pour me guider. Tout est toujours uniquement dans ta caboche qui, pour l’instant, se préoccupe plus de flirt et du dernier iPod que de tes ambitions d’autrefois.

********************************


Maestra éclate d’un rire troublé et donne un coup de poing dans l’épaule d’Anthony.

« Tu es idiot ! ricane-t-elle.

– Hé, doucement, princesse ! réplique celui-ci. Tu as une sacré force ! Tu m’as fait mal.

– M’appelle pas "princesse", grimace-t-elle. Je trouve ça complètement con. Appelle-moi… heu… appelle-moi Maître, tiens !

– Maître ? Mais c’est pour les gars ! C’est encore plus con.

– Ben, c’est ce que veut dire mon nom. Maestra, c’est Maître au féminin et en italien.

– Maîtresse alors.

– Ah non, pas Maîtresse, c’est ridicule. Maître, je te dis ! »

La jeune fille se précipite sur son ami et joue à le pincer et à essayer de le faire tomber. Elle réussi si bien, qu’il se retrouve les quatre fers en l’air, son crâne heurtant le bord du trottoir avec un bruit mat. Elle se laisse tomber sur lui et continue à le chatouiller. Puis elle s’arrête, surprise de son manque de réaction.

« Anthony ? » chuchote-t-elle.

Un silence. Le garçon ne bouge toujours pas.

« Anthony, fais pas l’andouille ! »

Elle se redresse. Sous la lumière du réverbère, elle voit le visage aux yeux fermés de son copain.

« Anthony ? »

Elle lui pince la joue, mais il ne réagit toujours pas. Elle passe la main sur sa tête et sent quelque chose de liquide en dessous. Elle ramène ses doigts teintés d’un rouge sombre.

Elle se lève d’un bond, essuie sa main sur sa jupe.

Il était en train de la raccompagner, et ils ne sont pas loin du TARDIS, qui dresse sa silhouette rectiligne à quelques pas.

Tremblante, elle s’y précipite, et s’efforce d’ouvrir la porte avec sa clef, mais n’y arrive pas.

« Merde ! Merde ! Merde ! balbutie-t-elle. Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait ? »

Finalement, elle trouve la serrure et s’engouffre dans la machine. Elle sait où trouver sa mère, même à cette heure tardive. Effectivement, le Docteur est toujours penchée sur ses instruments bizarres.

« Maman, gémit Maestra. Je crois que j’ai fait une bêtise ! C’est Anthony.

– Qu’as-tu fait avec lui ? » s’exclame le Docteur.

Il ne me manque plus que ça ! pense-t-elle.

« Je l’ai pas fait exprès, je le jure ! pleure l’adolescente. On jouait, et puis il est tombé. Il est… il est juste là… dehors… sur le trottoir.

– Il va m’entendre, ce suborneur ! » grogne le Docteur qui n’a pas vraiment écouté ce que lui a dit le Maître.

Une fois à l’extérieur, elle cherche le jeune homme du regard, sans l’apercevoir. Maestra se glisse derrière elle et se dirige vers le réverbère.

« Il est là, maman, viens voir. Je crois… je crois qu’il y a du sang. »

Quelques minutes plus tard, après un rapide examen, le Docteur se relève et soupire :

« Rien de grave. Il s’est assommé en tombant et il a une plaie au cuir chevelu, mais il va bien. Je vais appeler les secours pour qu’ils s’occupent de lui, mais nous devons partir. Disparaître de cette ville.

– On peut pas le laisser tout seul ! s’insurge Maestra.

– Nous ne pouvons rien faire de plus pour lui. Ne t’inquiète pas, ils vont arriver vite. »

Elle l’entraîne vers leur engin. Maestra jette un dernier regard au garçon. Elle éprouve une drôle d’impression. Anthony a maintenant les yeux ouverts, et elle est presque sûre de ne plus y voir aucune trace de vie.

********************************


Autre ville, autre collège, autres amis, mais toujours la même Maestra. Elle ne s'est pas interrogé sur leur départ précipité, comme elle ne s’est jamais demandé pourquoi leur maison ressemble à une grosse boîte bleue de l'extérieur, une boîte où on pourrait tout juste tenir à quatre personnes, mais qui est si gigantesque à l'intérieur, qu'on pourrait s'y perdre. Tout cela lui paraît si normal, qu'elle trouve bien plus passionnant ce qui se passe à l'école ou dans son groupe d'amis. Elle a vite, très vite, trop vite, oublié Anthony. Tout au moins, elle n’en parle plus.

Arriver à la maison avec quatre piercing et entendre gueuler sa mère pendant une demi-heure.

Elle vient de changer son statut Facebook, un petit sourire aux lèvres. Elle y a rajouté trois photos, prises avec son iPhone. Deux montrent ses oreilles, désormais pourvues de clous, un à gauche et deux à droite, et la dernière, sa lèvre inférieure, ornée également d’une pointe. Elle est fière d’avoir réussi à tromper le perceur, en lui présentant des faux papiers, stipulant qu’elle a dix-huit ans. Faux papiers qu’elle a fabriqué elle-même.

« Je fais jeune, » avait-elle expliqué à l’homme qui la regardait d’un air de doute.

De retour dans son petit groupe d’amis, elle avait montré ses nouvelles décorations faciales et ce qui lui avait permis de se passer de la permission de sa mère.

Elliot, qui est en seconde, avait sifflé d’admiration.

« C’est un sacré bon boulot, s’était-il écrié en tournant et retournant le papier officiel dans ses mains. Tu sais que tu pourrais te faire des sous avec ça ?

– Ah ouais ? avait rétorqué Maestra, en haussant des épaules. Qui ça peut intéresser ?

– Des faux pap’ de cette qualité, ça vaut cher, était intervenu Connor, un grand de terminale. Je peux te rencarder si tu veux, avait ajouté le jeune homme. Je connais un dealer qui est un peu dans le milieu. »

Maestra avait réfléchi.

Maman est toujours dure à la détente quand il s’agit de m’acheter quelque chose dont j’ai ABSOLUMENT besoin, pense-t-elle. Par exemple, pour changer le portable pourri que je me traîne. Qu’est-ce que ça peut faire qu’il soit neuf ? Il est nul !

Aussi, tandis que le Docteur continue de travailler dans son laboratoire, elle se glisse dans un autre et elle s’apprête à honorer les commandes qu’on lui a confié par l’intermédiaire de Connor. Elle améliore même sa technique au point qu’il est quasiment impossible de distinguer les faux papiers des vrais.

Ce qu’elle ne sait pas, c’est que ce qu’elle croit être sa vraie carte d’identité, est aussi fausse que celles qu’elle est en train de fabriquer.

Comme son esprit n’est pas occupé par cette besogne, qui ne demande qu’une certaine habileté manuelle, il dérive tout d’abord sur sa vie, ses amis, le collège, les cours. Ah là, là, ce que c’est facile, songe-t-elle. Il suffit de lire une fois les bouquins ou d’écouter vaguement ce que dit le prof et je peux avoir 20 sur 20 dans toutes les matières. Puis elle pense à ces rêves qu’elle fait toutes les nuits et où elle est quelqu’un d’autre.

Ils la troublent profondément. Ils ont quelque chose de si réel et si… absurde en même temps. Dans ces rêves, elle n’est pas une fille et elle n’a pas quatorze ans. Elle est un homme, très, très vieux. Qui a plusieurs centaines d’années, mais qui en paraît beaucoup moins parce qu’il peut changer de corps. Plus bizarre encore, cet homme n’est pas Terrien, ni même Humain. Il est né sur une autre planète.

Elle voit même de façon très précise cette autre planète. Et ce qui s’y passait lorsque l’homme de son rêve était encore un enfant. Jusqu’à un certain moment, où cela devient flou. Elle se réveille souvent à cet instant là. Avec une impression de danger, d’angoisse, de terreur même.

Maestra secoue la tête. Elle n’aime pas ces songes. Elle met donc son iPod à fond sur ses oreilles pour faire fuir les images désagréables.

********************************


« Ouais, c’est un boulot correct, grommelle son contact. Tu peux en faire d’autres comme ça ?

– Oui, tant que vous voulez, répond Maestra. Montrez l’argent, » ajoute-t-elle.

L’homme la regarde dans les yeux.

« C’est vraiment toi qui a fait ça ? demande-t-il.

– Oui c’est moi, et filez-moi le fric. Je bosse pas pour rien, » rétorque-t-elle.

Ce gars lui fait peur. L’endroit est désert, l’heure tardive. Elle a hâte de rentrer dans la sécurité du TARDIS avec le paiement de son travail.

« Hum, grogne-t-il à nouveau. On avait dit quatre cent pour chaque.

– Quatre cent cinquante, s’insurge-t-elle. N’essayez pas de me carotter !

– Ho là ! On se calme. Tiens, voilà ton fric et tire-toi, maintenant.

– Attendez ! Je recompte. »

Au bout de quelques minutes, elle lui rend trois billets.

« Ceux-là sont faux ! râle-t-elle. C’est pas moi que vous pourrez pigeonner.

– D’accord, fillette. En voici trois vrais à la place. Hé ! ajoute-t-il. Pour te montrer que je suis de bonne foi, je te fais même un cadeau. »

Il glisse un petit sachet plastique dans sa main.

« Et c’est de la bonne, crois-moi, assure-t-il. Première qualité. Si tu en as envie d’autre, tu sais où me trouver. Je te ferai des prix. »

De retour dans sa chambre, la jeune fille dépose le sachet sur ce qui fut le bureau du Maître et qui n’est plus qu’un amas de vêtements, d’où dépasse encore une lampe au design épuré.

Elle se jette sur son lit et étale les billets de banque en riant. Tout cet argent pour quelques heures de travail facile ! Puis elle réfléchit à ce qu’elle va pouvoir se payer avec, outre l’ordinateur dont elle a envie.

Des fringues ! pense-t-elle aussitôt. Franchement, je n’ai rien à me mettre !

Elle retourne près du bureau qui lui sert de rangement – tout accrocher dans le placard, alors que c’est si simple de jeter en vrac sur la table ? – et soulève les uns après les autres les bouts de tissu, ayant plus ou moins une forme identifiable, qu’elle nomme "des fringues", puis les laisse tomber sur le sol, après un bref examen.

« Nul ! »

« Moche ! »

« Vieux ! Ça fait au moins six semaines que je le traîne. »

« Moche ! »

« Moche ! »

« Moche ! »

« Oh là, là ! Comment j’ai pu mettre ça ! »

« Ok, ça… ça va encore… et ça aussi. »

Il ne lui reste plus que deux vêtements dans les mains. Elle regarde avec mépris ce qu’elle a rejeté.

« Faut vraiment que je m’habille, » marmonne-t-elle.

Elle avise une tache blanche au milieu de tout ce noir, et récupère le petit sachet de poudre que lui a donné son acheteur.

Qu’est-ce que c’est ? pense-t-elle. À quoi ça sert ?

Comme souvent, il lui semble qu’il y a, quelque part dans son esprit, une vaste source de savoir à laquelle elle ne peut accéder. Et que cela a un rapport avec les rêves qu’elle fait.

Elle ouvre le plastique et introduit un doigt mouillé de salive à l’intérieur, puis le porte à sa bouche. Le goût amer ne lui dit rien, mais le bout de sa langue devient légèrement insensible. C’est de la drogue, elle l’a bien compris, mais comment s’en sert-on et quel effet cela fait-il ?

Maestra, bien qu’étourdie comme toutes les enfants de son âge, a hérité du Maître un trait de caractère qui lui sert de sagesse : elle n’est pas très courageuse et elle pense essentiellement à sa survie. N’en sachant pas plus, elle ne prend pas le risque de tester le produit. Elle se contente de le glisser dans sa poche.

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« Mademoiselle Maedica ? » s’enquiert la surveillante générale.

Maestra lève la tête de son devoir. Elle sent venir les ennuis.

« Chez le principal, termine la femme, lorsque la jeune fille se met debout. Prenez vos affaires, » ajoute-t-elle.

Sous les regards de ses camarades, Maestra rougit, tout en rassemblant livres et cahiers.

Dans le bureau du principal, trois hommes en costume, qu’elle n’a aucun mal à reconnaître comme des policiers.

Un des hommes étale plusieurs cartes d’identités sur le bureau.

« Nous avons fait une prise intéressante, hier soir, explique-t-il. Il avait ceci sur lui. Et il affirme que vous êtes l’auteur de ces faux d’une exceptionnelle qualité. Bien entendu, nous n’en croyons rien. Mais peut-être savez-vous d’où ils viennent. »

Maestra est aussi le Maître, qui trouve toujours une parade maline aux situations compliquées, mais actuellement, elle est surtout une fillette terrorisée, qui se demande comment sa mère va réagir si elle apprend ses turpitudes.

« C’est pas moi, commence-t-elle.

– Je sais que ce n’est pas vous, reprend le policier, patiemment. Je vous demande seulement qui vous a donné ces objets. »

À ce moment-là, le principal intervient.

« Écoutez, inspecteur. Cet entretien commence à ressembler à un interrogatoire et vous n’en avez pas le droit, en l’absence d’une personne majeure, responsable de cette enfant. Nous allons avertir sa mère. »

Oh, non ! pense Maestra. Pas maman ! Qu'est-ce qu'elle va me passer comme savon !

Lorsque le Docteur arrive, quelques minutes plus tard, il ne reste plus, autour de ses ongles, aucune peau qu’elle n’ait arraché nerveusement.

L’entretien reprend, mais l’inspecteur s’adresse directement à la mère.

« Où pensez-vous que votre fille ait pu trouver ces faux papiers ? »

Le Docteur examine les documents.

« Remarquable ! » murmure-t-elle.

Elle jette un regard à Maestra, et celle-ci constate, avec surprise, qu’elle y lit l’admiration et non la colère qu’elle attendait.

« Je pense savoir, reprend le Docteur. Si vous voulez bien nous suivre, je vais vous montrer. »

Dans la voiture de police, elle indique le chemin, qui est celui du TARDIS. Puis elle murmure à Maestra un message presque subliminal, tellement elle parle doucement.

« Quand je te dis "cours", tu cours comme un lapin, compris ? »

La jeune fille hoche discrètement la tête.

« C’est ici.»

Le véhicule stoppe et le Docteur en sort, aussitôt suivie par Maestra.

« COURS ! »

La fillette n’a même pas attendu le signal, pour foncer vers la machine bleue. Il y a un petit instant de panique, quand le Docteur met quelques secondes de trop pour ouvrir le battant, puis toutes les deux s’engouffrent dans l’engin et en claquent les portes aux nez des policiers, dont elles entendent les râles de colère à travers les panneaux de bois.

« Bon, allons ailleurs, » soupire le Docteur, avant de démarrer la machine spatio-temporelle.

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Le Docteur a maintenant un autre sujet de préoccupations, en plus de rendre au Maître sa forme habituelle.

Cela fait deux fois qu’elles ont été obligées de quitter précipitamment une ville pour échapper à la trop grande curiosité des autorités. Sans qu’elle en ait conscience, les actions de Maestra ressemblent à celles du Maître. Elle a tué quelqu’un, même si c’était involontaire, et elle est particulièrement douée pour les faux.

Elles ont même dû changer de pays. Elles se trouvent actuellement dans le sud de la France. Elle envisage même de passer en Italie pour s’éloigner davantage de l’Angleterre.

Pour l’instant, elles sont à Marmande, une petite ville où le Docteur espère que Maestra n’aura pas l’occasion de faire des bêtises. Un instant, elle avait pensé à enfermer la jeune fille dans sa chambre.

Elle n’en sortira que quand j’aurais trouvé la solution, avait-elle songé.

Mais elle n’en avait pas eu le courage. La troisième fois où Maestra l’avait interpellé à travers la porte en la suppliant « Maman, je te demande pardon, je te jure que je ne le referais plus ! », elle lui avait ouvert et avait répondu :

« D’accord, je te laisse sortir à une condition : nous avons été obligée de déménager en France, à cause de ça. Ce serait plus simple pour nous d’avoir une identité française. »

La fillette avait éclaté d’un rire complice.

« Compris ! avait-elle répliqué. J’ai juste besoin d’un modèle. »


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Les vigiles surveillent discrètement le groupe d’adolescentes pépiantes qui a envahi la grande surface. Elle sont une douzaine et se sont dispersées par deux ou trois dans les rayons de vêtements et d’accessoires. Les caméra sont braquées sur cette population à haut risque de vol.

« Ça y est, grommelle le chef, en voici déjà une ! »

Vaguement cachée par ses deux copines, une des fillettes vient de glisser une grande écharpe en soie dans son sac en bandoulière.

« Et là ! » s’exclame un autre des gardiens.

Cette fois-ci, ce sont des sous vêtements qui prennent le chemin des sacoches.

« Bon, reprend le chef. Vous me coincerez tout ça à la sortie et vous les amènerez ici. Allez avertir Eléonore. S’il y a de la fouille à faire, il faut que ce soit par une femme. Il faudra appeler les parents aussi. Il n’y en a pas une qui soit majeure, là-dedans. »

Maestra a promis de se tenir tranquille. Après l’histoire des faux papiers, maman était vraiment très énervée, au point de la tenir enfermé dans sa chambre pendant des heures. Elle n’a pas envie de revivre ces moments. Elle s’était retrouvée en tête à tête avec ces rêves, qui lui semblaient devenir de plus en plus réels, sans rien pour l’en distraire.

Elles sont sorties en ville avec des copines, en ce mercredi après-midi, avec le pari de dévaliser la grande surface au nez et à la barbe des vigiles.

« C’est facile, avait affirmé Magali. Si on est nombreuses, ils sauront plus où regarder et on pourra s’en mettre plein les poches sans qu’ils s’en aperçoivent. »

Maestra aurait bien envie de subtiliser ces boucles d’oreilles en forme de tête de mort ou ce bracelet en cuir avec des piques. Mais elle a promis à maman.

Elle n’en saura rien, songe-t-elle, finalement, puisque nous n’allons pas nous faire attraper.

Le bracelet, délesté de son étiquette, entoure bientôt son poignet et les boucles d’oreilles rejoignent, dans la poche de son jeans, le sachet de poudre dont elle a totalement oublié l’existence.

Le petit groupe se rejoint bientôt dans l’allée centrale.

« Continuez à parler et à marcher comme si de rien n’était, conseille Magali, la spécialiste. Vous avez rien pris avec des antivol ? »

Toutes hochent la tête.

« Tu crois qu’on est des idiotes ! grogne Déborah.

– Ok ! Alors, on sort toutes en même temps, mais par des portes différentes. Go, les filles ! »

Quelques minutes plus tard, les douze adolescentes sont entassées dans le poste de surveillance.

Le chef des gardiens est satisfait de sa prise. Ça s’est déroulé sans bavure. Magnanime, il souhaite leur donner d’abord une chance de se rattraper en sortant volontairement ce qu’elles ont dérobé et en le payant.

Face à lui, au premier rang de la troupe, une fillette maigrichonne, le front barré d’une frange de cheveux foncés, les yeux bleus, habillée tout en noir. Sans qu’il comprenne vraiment pourquoi, il se sent comme aspiré par ces yeux candides. Il ouvre la bouche pour parler, mais il n’arrive plus à trouver ses mots.

Maestra s’est retrouvée propulsée au premier rang. Elle a l'impression tout à coup que sa volonté laisse la place à une autre personne. L'homme de son rêve dirige ses mouvements. Elle regarde le gardien dans les yeux et s'entend prononcer :

« Vous savez que nous n’avons rien fait. Vous allez nous relâcher sans faire d’histoire.

– Vous… relâcher… » commence le chef.

Il secoue la tête. Il voudrait échapper à l’emprise de ce bleu profond, mais c’est impossible.

La voix de l’enfant semble résonner directement dans sa tête sans passer par ses oreilles.

« Je m’appelle Maestra et vous devez m’obéir. Aucune des personnes ici ne s’est rendue coupable de quoi que ce soit et vous les relâchez toutes.

– Relâchez… toutes, » répète le chef, la voix atone.

« Eh bien, vous voyez, s’exclame Magali, le ton un peu hésitant toutefois. Ils ne nous ont même pas vu passer. »

Elles sont sur l’avenue, sans vraiment savoir comment elles sont arrivées là. Il y a un blanc dans leurs souvenirs, entre le moment où Magali leur a chuchoté « Go, les filles ! » et maintenant.

La seule qui se souvient de tout, préfère garder pour elle la vraie version de l’histoire. La sensation de ne plus être tout à fait maîtresse de sa volonté et de faire quelque chose d’étrange et d’inquiétant, était à la fois effrayante et exaltante.

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La pimbêche gifle Maestra à la volée.

« Corentin, c’est mon petit copain, tu t’approches pas de lui ! hurle-t-elle de sa voix stridente.

– Hé, j’ai rien fait, réplique Maestra, les deux mains posées sur ses joues, qui commencent à devenir rouges. Je lui ai juste parlé. On aime bien les maths tous les deux. Je lui expliquais…

– Ouais ? Je sais très bien ce que tu lui expliquais, salope ! »

La mégère se jette sur Maestra, les ongles en avant, décidée à lui labourer le visage.

Comme quelques jours auparavant, la jeune fille sent son autre personnalité prendre le dessus. En un éclair, elle comprend ce qui va se passer, et elle lutte pour garder le contrôle. Elle aurait probablement réussi, si l’autre adolescente n’avait pas prononcé ces mots, en essayant de lui arracher les yeux :

« T’es qu’un trou de balle puant, comme ta pute de mère ! »

Oh, non, pense Maestra, non, pas encore, s’il vous plaît. Pas comme Anthony !

En même temps, son corps, qui semble agir de façon indépendante, saisit son adversaire par les épaules et la retourne aussi facilement que si elle n’était pas une fois et demi plus grande et deux fois plus lourde qu’elle. Son bras droit coince le cou d’une clef aussi solide qu’efficace et sa main gauche oblige le torse à faire une rotation de plus de quarante-cinq degrés.

Avec horreur, Maestra entend les vertèbres craquer. Celle qui l’a agressé devient comme une poupée de chiffon dans ses mains. Elle s’effondre sur le sol, lorsque Maestra la lâche.

« Je ne veux pas… je ne voulais pas… » balbutie la fillette, retrouvant la maîtrise de ses mouvements.

Il n’y a plus qu’une chose à faire, maintenant : fuir ! les grilles du collège sont fermées, il n’est encore que l’heure de la pause du matin. Mais elle parvient à y grimper, passer par-dessus, sauter de l’autre côté et elle part en courant vers le TARDIS, le Docteur, la sécurité.

Celle-ci est en train de souder ensemble deux pièces délicates, lorsque Maestra surgit dans le laboratoire, essoufflée, la frange dans les yeux, le regard affolé.

« J’ai recommencé, maman, je l’ai refais ! Je l’ai encore refais ! » halète-t-elle, en s’affalant sur une caisse de matériel électronique.

Puis elle éclate en sanglots hystériques.

« Il faut… que nous… partions… continue-t-elle, la voix hachée par les pleurs. Démarre… le TARDIS, maman… tout de suite ! »

Quelques instant plus tard, l’engin stabilisé dans le Vortex, elles sont toutes les deux dans la cuisine, devant un thé bien chaud et une assiette de gâteaux haute comme la tour Eiffel.

« Qu’est-ce que j’ai ? demande la jeune fille à mi-voix. Qu’est-ce que c’est que ces rêves où je suis quelqu’un d’autre ? Pourquoi est-ce que je fais toujours des choses qu’il ne faut pas faire ?

– Tous les enfants font des bêtises à ton âge, répond le Docteur d’un ton qu’elle voudrait apaisant.

– Des bêtises ? répète Maestra. Comme fabriquer des faux papiers si réels que même les flics n’en revenaient pas ? Comme hypnotiser un vigile pour qu’il nous laisse partir, parce qu’on avait volé quelques babioles ?

– Tu as volé… » commence le Docteur.

Mais elle se tait aussitôt, se rendant compte à quel point ce délit est peu important par rapport au reste. D’ailleurs, Maestra continue sans tenir compte de l’interruption.

« Comme tuer ? hurle-t-elle soudain. Deux fois ! J’ai tué Anthony sans le faire exprès, mais la fille de ce matin, c’était volontaire, délibéré. Et je savais comment faire ! Je savais parfaitement comment faire ! Qu’est-ce que je suis, maman ? QUI je suis ? » finit-elle, en larmes à nouveau.

Le Docteur soupire. Elle aurait voulu éviter ça. Trouver une solution avant que les choses tournent mal. Mais ce n’est pas arrivé, et il va falloir qu’elle dise la vérité.

« Raconte-moi tes rêves, commence-t-elle. De façon très précise. »

Lorsque Maestra finit de lui confier ses songes, dont elle ne voulait pas parler jusqu’à présent, le Docteur hoche la tête et murmure :

« Tout est vrai. Tout ce dont tu rêves. Tu n’es pas habituellement une enfant de quatorze ans, mais un homme de plusieurs centaines d’années. Je ne suis pas ta mère, je suis ta compagne. En fait, ajoute-t-elle, en se grattant pensivement le menton, c’est encore plus compliqué que ça. Moi aussi, avant ma dernière régénération, j’étais un homme. Celle-ci a été un peu difficile et je me suis retrouvée dans un corps de femme. J’avoue que ce n’est pas désagréable, termine-t-elle en souriant. C’est une expérience enrichissante.

– Alors, si tu es sa, heu… ma compagne, ça veut dire que toi et lui… enfin, toi et moi… vous… nous… oh, c’est dégoûtant ! s’exclame Maestra.

– Dis donc ! réplique le Docteur, vexée. Tu n’avais pas l’air de trouver ça dégoûtant, il n’y a pas si longtemps. »

Elles sont revenues dans le laboratoire, et elle montre les pièces électroniques étalées devant elle.

« Ça fait des semaines que j’essaye de réparer ce machin pour inverser le processus.

– Tu veux dire : pour que je redevienne ce que j’étais ?

– Eh bien oui. Tu es une gentille fille, Maestra, mais, sur certains plans, j’avoue avoir quand même un peu perdu au change.

– Jamais ! Je ne veux pas ! »

La fillette se dresse d’un bond et elle s’enfuit vers sa chambre. Elle en ferme et verrouille la porte.

« Maestra ! clame le Docteur de l’autre côté du battant. Ouvre, s’il te plaît. »

Seul le silence lui répond. Un silence inquiétant. Que fait la jeune fille, après cette choquante révélation ?

Pour l’instant, elle s’est mise dans un angle de la pièce, après l’avoir débarrassé, à coup de pieds, de tout ce qui l’encombrait. Elle est accroupie, les bras croisés sur les genoux, le menton posé dessus. Sous sa frange sombre, ses yeux grands ouverts regardent le vide, presque sans ciller.

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« Tais-toi ! Tais-toi ! Je ne veux plus t’entendre ! Je ne veux plus te voir ! Tu es un sale type ! Un salaud ! Je ne veux pas être toi ! »

Maestra ferme les yeux, bien serrés et se bouche les oreilles. Ça ne sert à rien, elle le sait, puisqu’ils sont là, dans sa tête, les rêves. Ce n’est plus seulement la nuit, maintenant, ou lorsqu’elle laisse son esprit inoccupé. C’est tout le temps. Même le rock le plus percutant n’arrive pas à les éloigner.

Cela fait trois jours qu’elle s’est enfermée, et seule la soif ou d’autres nécessités corporelles auxquelles elle ne peut échapper, la pousse de temps en temps à se lever du coin où elle s’est réfugiée, pour se traîner jusqu’à la salle de bain, afin de boire ou de se soulager. Elle n’a rien mangé. Elle a faim, mais la seule pensée d’absorber quelque chose lui donne des nausées.

Maman… le Docteur plutôt – puisque ce n’est pas ma mère, pense-t-elle tristement, vient taper de temps en temps à la porte, mais elle ne répond pas. Même le Docteur la dégoûte. Après tout, elle a bien dit qu’elle était la compagne de… enfin sa compagne à lui… celui qui habite dans sa tête… celui qu’elle était avant. Cela veut dire qu’elle l’apprécie suffisamment pour ça.

Peut-être même qu’elle l’aime, songe Maestra avec un haut-le-cœur.

À la fin de ce troisième jour, alors qu’elle s’installe sur les toilettes, quelque chose tombe de la poche de son jeans. Le petit sachet en plastique, la drogue que lui a donné le gars pour qui elle a fait les fausses cartes d’identité.

Dormir, vraiment dormir, sans rêver, sans rien. Et si ce truc-là l’aidait à ça ? C’est l’effet que font les drogues en général, non ?

« Ça s’injecte, ça se mange ou ça se sniffe ? se demande-t-elle. Et si je veux un effet vraiment fort, il vaut mieux que je prenne tout d’un coup. »

Elle se souvient du mauvais goût dans la bouche. Elle se rappelle avoir vu, dans des films et des séries, des gens renifler de la poudre mise en forme de ligne avec une paille. Elle n’a pas de paille, mais une feuille de papier roulée peut faire l’affaire.

Avec l’intégralité du contenu du sachet, elle aligne six rangs de poudre en calculant précisément quelle doit être leur épaisseur et leur longueur pour arriver à les aspirer en une seule fois chacun.

Au moment où elle veut commencer, elle ressent une forte répugnance. Elle ricane :

« Tu te sens en danger, ordure, tu sais que tu vas disparaître si je prends ça, hein ? »

Mais la drogue, c’est dangereux ! pense-t-elle. Surtout en prendre une forte dose d’un coup.

« C’est toi qui me fait penser ça, je le sais, grogne-t-elle. Je ne me ferai pas avoir, cette fois-ci. Je te résisterai et j’irai jusqu’au bout ! »

Non, je risque de mourir ! Et je ne veux pas mourir ! C’est trop, c’est une trop forte dose, c’est dangereux !

« Oui, oui, c’est toi qui va mourir, pas moi ! grimace-t-elle. Je serai débarrassée de toi pour toujours. »

Malgré les difficultés qu’elle éprouve à approcher la feuille roulée, qui lui sert de paille, des rails de poudre, elle parvient quand même à inhaler la drogue. Au fur et à mesure, ça devient moins difficile, jusqu’à ce qu’elle aspire le dernier rang.

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« Nooooon ! Nooooon ! »

Le Docteur sursaute. Depuis trois jours, elle passe son temps à faire l’aller-retour entre le laboratoire et la chambre de Maestra – ou du Maître, elle ne sait plus très bien. Cette fois-ci, elle cherche un moyen de forcer la porte.

De débloquer cette fichue serrure, plutôt, pense-t-elle, que cette fichue gamine a trafiqué au point qu’il est impossible de l’ouvrir de l’extérieur.

Le hurlement qu’elle vient d’entendre a été proféré par une voix rauque. Ce n’est pas la voix de Maestra, mais pas celle du Maître non plus.

Le Docteur se précipite vers la console du TARDIS.

« Il faut que tu m’aides, ma vieille, halète-t-elle, s’adressant à la machine. Il, elle, enfin, tu voies qui je veux dire, est en danger. Ouvre-moi cette foutue porte, s’il te plaît. Tu dois pouvoir faire ça, non ? »

Elle repart en courant et trouve le battant grand ouvert.

« Je ne sais pas si c’est toi, mais merci ! » crie-t-elle à la cantonade.

Juste à l’entrée de la pièce, Maestra est debout au milieu du désordre. Elle tremble de tous ses membres. Ses yeux exorbités ont les pupilles dilatées, de la mousse rosâtre déborde au coin de ses lèvres et son nez saigne.

« Qu’est-ce que tu as fait ? » l’interroge le Docteur, affolée, en la prenant par les épaules.

Maîtrisant difficilement le tremblement de son index, elle indique, sur le sol, une feuille de papier quadrillée où traîne encore quelques traces de poudre blanche.

« De la cocaïne, murmure le Docteur, après avoir reniflé, puis goûté. Combien tu en as pris ? »

Maestra secoue la tête. Elle ne sait pas.

Quelques heures plus tard, elle repose, sommeillant sur un des lits de l’infirmerie du TARDIS.

« Heureusement pour toi que les Time Lords sont plus résistants à cette drogue que les Humains, grommelle le Docteur. Il y avait, dans ton sang, de quoi tuer une armée et son général.

– Docteur, balbutie Maestra à demi assoupie, je crois… que c’est fini.

– Qu’est-ce qui est fini ? » demande le Docteur.

Mais elle ne reçoit pas de réponse. La jeune fille dort maintenant profondément.

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« Je suis d’accord pour t’aider. »

Le Docteur se retourne. Maestra, qu’elle croyait endormie, est arrivée derrière elle silencieusement. Par habitude, plus que pour y travailler, elle est dans le laboratoire, assise devant le TCE toujours en morceau. Elle a réfléchi et est arrivé à la conclusion qu’il valait mieux laisser la situation inchangée. Le Maître-Maestra ne souhaite pas redevenir celui qu’il était avant. Autant se résigner.

Tant pis, avait-elle songé. J’ai perdu un homme, mais j’ai gagné une fille. Elle a un bon fond, je dois pouvoir la mettre sur le bon chemin, avec un peu de patience.

« M’aider à quoi ? demande le Docteur.

– À arranger ce truc, dit l’adolescente en désignant l’arme démontée, pour… qu’il revienne.

– Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

– Lui. J’ai discuté avec lui, pendant mon… enfin pendant que le machin que j’ai avalé faisait de l’effet. Il n’est… pas si mauvais. Il a bien promis qu’il ne ferait plus de mal, n’est-ce-pas ?

– Oui, c’est ce qu’il a dit*. Mais toi, que…

– Je serai toujours là, dans sa tête, qu’il le veuille ou non, » la coupe Maestra.

La jeune fille s’assoit de l’autre côté de l’établi, et soupire, en remuant quelques pièces, apparemment au hasard :

« Tu t’y es très mal prise. Il va falloir recommencer du début. »

*[À la fin de The Curse of the Fatal Death]

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« Voilà, c’est prêt. »

L’objet ne ressemble de que très loin au sobre dessin du TCE. Il a un côté steampunk, mais avec une apparence plus barbare. Le métal noir, poli, luit faiblement. La tige principale est hérissée de délicats cadrans, de molettes crantées, de plusieurs tuyaux qui ressemblent à la gueule de pistolets miniatures, tous dirigés vers l’avant. Il y a une crosse massive, où l’adolescente a passé plusieurs jours à graver des têtes de morts particulièrement étranges et macabres.

Elle est l’unique auteur de cet engin. Le Docteur n’a fait que l’assister, fabricant les pièces dont elle avait besoin, au fur et à mesure qu’elle les demandait.

« Je reviens, je vais aller me préparer pour le grand moment, » ajoute Maestra.

Elle réapparaît, traînant des chaussures trop grandes, tenant, avec des mains qui dépassent à peine de ses manches, un pantalon qui menace sans cesse de tomber sur ses pieds. Elle a revêtu un des costumes du Maître, trouvé dans le placard impeccablement rangé, qu’elle n’avait jamais ouvert. Ses oreilles et sa lèvre inférieure sont vierges de tout piercing.

« Tu penses à tout, » murmure le Docteur, émue.

Soudain, elle se demande si elle a vraiment envie de perdre Maestra. Est-il encore temps de reculer ?

Après avoir retroussé ses manches, la jeune fille commence à faire des réglages sur l’engin qu’elle a fabriqué. Certains sont si délicats, qu’elle doit utiliser la pointe d’une épingle pour faire mouvoir les rouages.

« Où étions-nous quand c’est arrivé ? demande-t-elle.

– À l’angle du couloir principal qui part de la console et du couloir latéral gauche.

– Allons-y, alors. »

Une fois arrivées, elle se plante à l’endroit ou elle… enfin il… était, et le Docteur rejoint sa propre place, l’étrange arme à la main.

« J’ai tout réglé, il n’y a plus qu’à appuyer sur la gâchette.

– Ce… ce ne sera pas dangereux, pour toi, n’est-ce pas ?

– Pour moi ? Bien sûr que si : je ne vais plus exister. Mais pour lui, non, puisqu’il va revenir.

– Je ne suis pas sûre… commence le Docteur.

– Vas-y… maman ! »

C’est la première fois qu’elle lui donne à nouveau ce nom, depuis qu’elle sait. Et ce sera la dernière.

Le Docteur appuie sur la gâchette. Simultanément, de tous les petits tuyaux, sortent divers faisceaux qui nimbent la silhouette enfantine d’un intense halo doré. Puis la lumière devient si vive qu’elle la masque totalement et oblige le Docteur à fermer les yeux. Elle murmure :

« Maestra ! »

Il n’y a pas eu un son, pas un cri, pas un gémissement.

Sur le sol du couloir, quelqu’un habillé de noir est étendu sur le dos. Le Docteur s’accroupit devant le Maître, qui a retrouvé totalement son aspect. Il entrouvre les yeux et la regarde. Puis il fronce les sourcils.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? demande-t-il.

– Tu te souviens de quoi exactement ? » répond le Docteur.

Le Maître s’assoit et passe une main sur son front.

« Je me souviens… que j’ai fait un drôle de rêve. C’était un rêve très, très long. Et j’étais… différent. »

********************************


Leurs ébats amoureux, cette nuit-là, ont un goût étrange. Le Maître se montre plus tendre qu’à l’habitude. Et surtout, au moment où le sommeil les gagne, après l’amour, il balbutie un « maman ! » inattendu. Le Docteur n’est pas spécialement sentimentale, c’est plutôt une femme d’action, mais ce petit mot, qu’elle a entendu pendant des semaines dans la bouche de Maestra, lui met les larmes aux yeux.

« Bonne nuit, ma chérie, » chuchote-t-elle, certaine que le message parviendra à sa destinataire.



Citation:
« Je ne t’imaginais pas si romantique, s’étonne le Docteur.

– Rien de romantique là-dedans, précise le Maître. Disons que ça m’a paru logique. Après tout, cela fait maintenant plusieurs années que nous vivons ensemble.

– Quel genre d’années ? Terriennes ? Gallifryennes ? Celles de Fastit qui durent juste le temps de dire "Bonne année" ? Ou celles de Lentalent qui n’en sont encore qu’au printemps depuis le début de l’univers ?

– Si je compte bien, réplique le Maître légèrement agacé, en consultant les deux calendriers perpétuels que tu as installé dans ton TARDIS : cinq années terriennes et une année et demi de Gallifrey.

– Tant que ça ! s’exclame le Docteur. Quand on voyage dans le temps et l’espace, ça ne veut plus rien dire : les années, les mois, les jours, tout ça. Enfin, pourquoi cette fringale de légalité tout à coup ? Et où irions-nous nous marier ? Sur Hyménée, la planète des mariages ? Pour une somme modique, ils s’occupent de tout, ils ont l’habitude. Sur Gallifrey ? Mais j’ai cru comprendre que tu n’y étais pas le bienvenu. Et personnellement, je n’ai pas spécialement envie d’y remettre les pieds.

– Sur la Terre ! interrompt le Maître.

– Oh ! Oh ! Je pensais que tu ne l’aimais pas.

– C’est ta planète préférée. N’est-il pas normal, pour le futur marié, de vouloir faire plaisir à sa future épouse ? »

Le Docteur regarde le Maître attentivement.

« Tu es sûr que tu vas bien ? Tu me parais un peu palot. Tu devrais aller fait un bilan dans l’infirmerie du TARDIS. Tu as eu des moments difficiles dernièrement, et…

– Je suis en pleine forme ! s’insurge le Maître. Ne joue pas les mamans avec moi, ça te va aussi bien que de la layette rose à un bagnard ! Pourquoi à chaque fois que je propose quelque chose, tu crois que je vais mal ou que je prépare un mauvais coup ? Je pense juste que nous marier serait une bonne idée. Maintenant, si ça ne te convient pas… »

Il lui tourne le dos et regagne son laboratoire en bougonnant.

Le Docteur sourit à son reflet dans un des écrans de la console et tape les coordonnées de la Terre sur le clavier.

********************************


« Tu es certaine que tu veux celle-là ? »

Le Maître regarde avec surprise et horreur la masse blanche et mousseuse qu’est devenue le Docteur essayant sa robe de mariée. L’objet, qui doit bien faire trois mètres de diamètre, est un cauchemar de mousselines, dentelles, petits nœuds, rubans, plumes et fleurs de tissu. Tout ce que les couturiers ont pu inventer de plus froufroutant et surchargé se retrouve sur le modèle que sa compagne admire dans le miroir.

« Bien entendu ! Elle est absolument superbe ! s’exclame la jeune femme. Je ne dirais pas que j’ai toujours rêvé d’une robe comme ça, parce que ce n’est pas le cas, mais je trouve qu’elle me va à ravir. »

Le Maître soupire avec désespoir. Le Docteur n’a jamais eu un grand sens de l’élégance – il se souvient d’un homme à l’allure de clochard avec les cheveux tombant sur les yeux ou, pire, d’un certain manteau aux couleurs criardes, accompagné de pantalons jaunes – et son changement de sexe ne semble pas l’avoir avantagé sur ce point.

Au contraire, pense-t-il. Je me demande même si elle n’est pas pire qu’eux.

Essayant d’avoir l’air majestueux, le Docteur descend du petit podium, où elle est montée pour s’admirer dans le triple miroir, afin de faire quelques pas avec sa pièce montée de tissu, et elle bascule aussitôt, son pied se prenant dans le bord de la jupe.

« Oumpf ! » marmonne-t-elle, le visage enfouit dans la mousseline. Le Maître la rattrape au vol, et il tente à la fois de remettre sa compagne debout et de se débarrasser d’une plume d’autruche qui vient de s’introduire dans sa narine gauche.

« Achhh… tchaaa ! » éternue-t-il.

Au moins, la plume a été expulsée de son logement, mais leurs efforts communs pour retrouver un équilibre se contredisent l’un l’autre, si bien qu’ils finissent par choir tous les deux.

Les jambes, vêtues de noir, du Maître s’agitent en un ballet aussi élégant que ridicule, de dessous la meringue de tissu blanc. Pendant ce temps, le Docteur trouve un appui en s’accrochant d’une main aux cheveux du Maître et en lui plantant un genou dans le torse pour se relever. Son pied, chaussé d’un talon haut écrase la main, gantée de noir.

« Aouch ! Aïe ! Ouille ! » crie le Maître.

Les deux dames de la boutique se précipitent et s’affolent autour du Docteur.

« Comment allez-vous, madame ? demande la plus âgée. Vous ne vous êtes pas fait mal ? Oh, je suis vraiment, vraiment désolée !

– C’est ce podium qui est trop haut, bredouille la plus jeune. N’ai-je pas toujours dit que ce podium était trop haut ? Je vais vous apporter un rafraîchissement, ajoute-elle. Asseyez-vous là, pour vous remettre. »

Aucune des deux ne prête la moindre attention au Maître qui, agenouillé sur la moquette, essaye de reprendre son souffle en agitant sa main piétinée.

« Tu vas bien ? » questionne le Docteur, assise sur un confortable fauteuil qui disparaît sous sa robe, si bien qu’elle semble en suspension dans l’air.

Il se redresse péniblement.

« Ça va », râle-t-il, la respiration encore coupée.

Il ôte la poussière de son vêtement et ajoute :

« Tu es vraiment certaine que tu veux celle-là ? Elle me paraît un peu… difficile à gérer.

– C’est parce que je n’ai pas l’habitude. La prochaine fois je soulèverai la jupe avant de faire un pas.

– Ah, parce que tu n’avais pas…

– Eh bien non, je ne porte jamais de jupe de cette longueur. À bien y réfléchir, je crois même que je ne porte jamais de jupe du tout, ajoute-t-elle, songeuse.

Hélas ! est le seul commentaire qui vient à l’esprit du Maître en cette circonstance.

********************************


« Un contrat de mariage ? s’étonne le Docteur. Pourquoi faire ? C’est pour les gens qui ont beaucoup de possessions. Nous n’avons rien, ni l’un, ni l’autre. Rien de valeur en tout cas.

– Et le TARDIS ? répond le Maître.

– Oui, tu as raison, c’est un objet d’une grande valeur. Mais justement, il est à moi. Enfin… à la longue, il est devenu à moi, je suppose. Qu’y a-t-il dans ce contrat par rapport au TARDIS ?

– Je l’ai confié aux meilleurs avocats de cette planète, explique le Maître. Ne t’inquiète pas, ils sauront exactement comment traiter cet affaire délicate.

– Hum ! Oui. Enfin, j’aimerais bien le lire avant le grand jour quand même, histoire de savoir ce que je signe.

– Oh, ce sera certainement très ennuyeux.

– Il y a des chances. Le langage des juristes est des plus rébarbatifs. »

Ouf, c’est passé ! pense le Maître, alors que la conversation et, semble-t-il, les pensées du Docteur, dérivent vers une autre idée.

« J’aimerais bien un véhicule un peu original, papote-t-elle. Une calèche, c’est trop banal. J’avais pensé à ma vieille Bessie. Mais il n’y aura pas de place pour autre chose que ma robe, dans Bessie. Il faut quand même un chauffeur pour la conduire et… attends, il y a autre chose que j’oublie qui doit aussi monter dans la voiture … C’est… c’est… bon sang aide-moi, je ne me souviens plus !

– Moi peut-être, suggère le Maître, légèrement vexé.

– Oh oui, bien sûr ! Le marié ! Non décidément, Bessie, ça n’ira pas. Réfléchissons. Un sous marin ? Mon ami le capitaine Nemo serait ravi de nous prêter le Nautilus. Il faut juste arriver avant qu’il se fasse dévorer par le Kraken ou le Maelstrom, je ne sais plus exactement. Mmh, non, ça n’ira pas non plus… »

Le Maître laisse bavarder sa compagne, tout en hochant la tête de temps en temps. Elle n’a pas besoin de plus pour croire qu’il l’écoute. Ou bien elle sait très bien qu’il ne l’écoute pas, et elle n’en a cure, ce qui est fort possible aussi.

Il réfléchit aux petites lignes qu’il va pouvoir inclure dans le contrat. Son regard se perd dans un doux rêve, tandis qu’il imagine la surprise qui attend le Docteur, le jour du mariage, au moment où elle signera le contrat.

********************************


C’est bientôt le moment, songe le Maître avec joie.

Il avait dû subir tout ce début de journée, le sourire aux lèvres, en ayant l’air de s’amuser. Le rassemblement de toutes les anciennes compagnes et compagnons du Docteur. Les embrassades et discussions qui n’en finissaient plus.

« Tu te souviens quand…

– Oh oui, c’était drôle !

– Enfin, sur le moment, on n’en riait pas tellement.

– Et les Daleks !

– Ah ! Ah ! Oui, les Daleks !

– Oh, et quand le Cyberleader a voulu…

– À mourir de rire !

– Mais le plus ridicule, c’était quand même le M… »

Celle-ci avait arrêté à temps sa moquerie en rencontrant le regard froid du futur époux. Il avait eu du mal à garder en place son imitation de béatitude, à cet instant-là.

Mais tout cela, heureusement, sera rapidement du passé, car c’est bientôt le moment.

Ils s’étaient dit « oui ». Le Docteur n’avait d’ailleurs pu s’empêcher d’écraser une petite larme.

Elle devient sentimentale avec l’âge, avait pensé le Maître, avec un léger mépris. Ça ne s’arrange pas, il est vraiment temps que je m’en débarrasse.

« Après toi, je t’en prie, susurre maintenant le Maître devant la table où figurent les papiers du mariage et le contrat.

– Merci », lui répond-elle.

Elle saisit la plume et paraphe toutes les pages. Le Maître s’empare à son tour du stylo et signe, sa main tremblant presque d’impatience.

Au moment où il appose le dernier point, sur la dernière page, les officiers d’état civil et tous les convives, les voient disparaître tous les deux dans un pop ! pas plus impressionnant que celui que l’on ferait en plaçant son doigt à l’intérieur de sa joue.

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« Où sommes-nous ? hurle le Maître en s’accrochant désespérément à la manche ballon de la robe froufroutante du Docteur, qu’il a réussi à saisir au dernier moment.

– Où tu nous a envoyé, je suppose, répond-elle. Ou, disons, où tu as voulu m’envoyer, moi. »

Son calme abasourdit son compagnon. Elle reste en suspension dans le violent tourbillon qui les environne. Quant à lui, il sent que, s’il la lâchait, il serait rapidement entraîné vers le fond.

« Le gouffre de Giganticas, murmure-t-il.

– Oui, le gouffre de Giganticas », reprend-elle, avec tranquillité.

Elle regarde avec curiosité les vagues d’objets divers qui sont emportés autour d’eux.

« Idée plutôt originale pour une lune de miel, je dois dire, ajoute-t-elle. Mais également mortelle, j’en ai peur. »

L’aspiration est extrêmement forte. Krrr ! fait la mousseline de la manche gigot. Les doigts du Maître essayent de rattraper plus de tissu. Mais celui-ci continue à se déchirer.

« Docteur ! halète-t-il. Je… je… ne vais pas tenir très longtemps. »

Elle baisse les yeux vers son épaule et constate :

« En effet. Ce n’est pas très solide pour le prix qu’on l’a payé. J’irai me plaindre aux couturières.

– Je t’en prie ! » gémit le Maître, tandis que la manche elle-même commence à se séparer du corps de la robe.

Elle pousse un soupir et fait un pas dans le vide. Puis elle saisit le Maître par la taille et il jette les bras autour de son cou, s’agrippant à sa compagne comme à une bouée de sauvetage.

« Comment… comment… bredouille-t-il. Comment arrives-tu à ne pas être entraînée ?

– Parce que je porte le talisman suprême.

– Ah ? Et c‘est… et c’est quoi ? »

Elle sort un objet qui pend au bout d’un très fin cordon, qu’elle avait enfoui entre ses seins. Il le regarde avec étonnement. Cela fait une dizaine de centimètre de long sur deux ou trois de large tout au plus, c’est en fourrure blanche et l’un des bouts semble orné de griffes.

« Mais qu’est-ce que c’est ? répète-t-il, les yeux ronds.

– Une patte de lapin, voyons ! Tout le monde connaît la valeur d’une patte de lapin ! Ce que tu peux être stupide parfois ! Une intelligence et un savoir qui dépasse l’imagination, et les choses les plus simples, tu les ignores. Cependant, ajoute-t-elle, si elle nous permet de ne pas subir le sort de tout ce que nous voyons passer là, autour de nous, elle est inutile pour nous sortir de cette situation.

– Comment allons-nous faire, alors ? s’inquiète le Maître.

– Là est la question. Nous allons devoir y réfléchir ensemble… mon époux. »

Elle lui dédit un sourire d’une innocence parfaite. Puis elle propose :

« Peut-être devrions-nous annuler le mariage, si nous arrivons à nous sortir de là.

– Peut-être, grommelle le Maître.

– Cependant j’aimerai quand même profiter de ce lieu si… particulier pour… »

Tenant toujours le Maître par la taille d’un bras, elle glisse son autre main sous la veste de smoking et commence à défaire les boutons de sa chemise.

« Ici ? s’étonne-t-il.

– Pourquoi pas ? lui susurre-t-elle à l’oreille. Le danger, ça me met en appétit, pas toi ? »

********************************


Le temps que l’un des témoins, en l’occurrence le Brigadier Alistair Gordon Lethbridge Stewart, commence à dire « Mais que diable… », les deux époux réapparaissent, exactement à la même place, mais nettement moins immaculés.

Le Docteur a perdu la savante choucroute qui lui servait de coiffure et ses cheveux sont emmêlés de divers objets, à savoir des brindilles feuillues, un animal inconnu sur Terre, mais de toute évidence marin, une tasse de café avec un fond sec de sucre brunâtre, et quelques toiles d’araignées. Ce qui fut une superbe robe en meringue boursouflée d’un blanc étincelant, est réduite à des chiffons grisâtres, mouillés et maculés de boue.

Le Maître a perdu la moitié d’une jambe de son élégant costume noir. Il a le pied, correspondant à la même jambe, dépourvu de chaussure et de chaussette et marqué par des traces de dents. Le reste de son vêtement est couvert de poussière et, sur l’épaule gauche, d’un amas de fientes d’oiseaux.

« Que vous est-il arrivé ? s’inquiète Tegan.

– Hum, murmure le Docteur. Je crois que nous préférons oublier ça tous les deux, n’est-ce pas ?

– Oui, oublions les détails, confirme le Maître. Nous avons juste eu un petit… incident de parcours, dirons-nous. »

Il fait un pas vers la table qui supporte toujours les papiers fatidiques, sort son TCE de la poche de son smoking et les enflamme, sous le regard stupéfait de tous les témoins, mais approbateur du Docteur.

« Le mariage est annulé, mais la fête continue, annonce-t-il. Cependant, vous m’excuserez de ne pas y assister, j’ai déjà eu une journée assez dure comme ça. »

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Tandis que tout le monde danse ou se presse autour du buffet, Jo ramasse sur le sol un morceau de papier qui n’a pas été entièrement brûlé. Elle y lit difficilement :

« …ar le présent contrat, l’épouse, sus nommée le Docteur, s’engage à disparaître dans le gouffre sans fond se trouvant actuellement sur la planète Giganticas, gouffre qui serait, selon la légende, un passage vers un autre univers ou bien vers les Enfers, c’est selon.
Add36bis à l’Add36 : l’époux, sus nommé le Maître s’engage à suivre son épouse partout où il lui plaira d’aller et ce dès l’instant où il aura signé ce présent contrat.
Add36ter à l’Add36bis : l’époux, sus nommé le Maître, n’aura pas à obéir à l’addenda36bis, s’il porte à son poignet gauche un bracelet de cuivre, doré à l’or fin, gravé des symboles gallifreyen représentant son vrai nom.
Add37 à l’Add36ter : cependant si l’épouse, sus nommée le Docteur, prononce trois fois « Supercalifragilisticexpialidociousraxacoricofallapatoriusromanadvoratrelundaretpouëtpouët » sans se tromper, l’Add36ter s’annule automatiquement.
Add37bis à l’Add37 : si l’époux, sus nommé le Maître, arrive à attraper le menton de l’épouse, sus nommée le Docteur, et à dire « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » sans rire, l’Add36ter sera toujours valable.
Add37ter à l’Add37bis : si l’épouse, sus nommée le Docteur, porte sur elle le talisman suprême, cela annule les trois précédents addendas.
Add38 à l’Add37ter : si l’époux… »

« Je me demande combien il y en avait en tout », murmure-t-elle.

Citation:

« Vous êtes sûr que ça marche ?

– Ma tête à couper, jure le tricéphale.

– Mmh, remarque le Maître, laquelle ?

– Les trois, c’est vous dire, affirme le sorcier. Une technologie de pointe, dérivée de celles des Time Lords, on ne peut pas mieux faire.

– Des Time Lords ?

– Ça vous la coupe, hein ? intervient la deuxième tête. Enfin, façon de dire.

– Rare ! reprend la première. Très rare ! Réussir à s’emparer de la technologie de la planète la mieux gardée de tout l’univers, j’avoue être assez fier de moi.

– Comment l’avez-vous eu ?

– Secret professionnel, murmure la deuxième tête. Mais ça fonctionne, je l’ai testé. L’anti paradoxe temporel parfait. Avec ça, vous pouvez vous rencontrer et même vous trucider vous-même, sans aucun risque.

– Ce n’est pas vraiment ce que j’ai l’intention de faire. Bon, je le prends. »

Il jette négligemment quelques pierres précieuses dans la main avide du magicien et empoche le petit cube transparent, dans lequel tourbillonnent de mouvantes arabesques colorées.

Il s’éloigne de quelques pas, puis se retourne.

« Une dernière question : pourquoi votre troisième tête n’a-t-elle pas ouvert la bouche ?

– Chut ! fait la première. Estimez-vous heureux qu’elle ait décidé de bouder. Elle est extrêmement grossière.

– Et dure en affaire, ajoute la deuxième.

– Allez vous faire foutre, abrutis ! grogne la troisième tête. Vous vous êtes fait empapaouter comme des triples andouilles que vous êtes, tas de débris puants !

– Je vois, soupire le Maître. Désolé d’avoir posé la question. »

Il s’en va, poursuivi par les injures de la troisième tête.

**********


Quelques minutes plus tard, dans le TARDIS, au fond de son laboratoire, il étudie l’objet attentivement.

« Il semble bien que ce soit vrai, murmure-t-il, impressionné. J’ai pourtant fouillé la Matrice plusieurs fois et je n’ai jamais réussi à trouver le moyen de fabriquer un anti paradoxe temporel. Il faudrait que je le teste, avant de l’utiliser vraiment. Ce que je veux faire est légèrement risqué quand même. »

Tapotant le cube du bout des doigts, il réfléchit.

Passé, futur ? Lequel de mes « Moi » vais-je aller visiter ? Plutôt futur. Je suis curieux de savoir ce que je vais devenir. Si j’ai enfin réussi à me débarrasser d’elle ou de… lui.

Le Docteur est partie visiter et/ou sauver un monde comme d’habitude. Le Maître en profite pour emprunter le TARDIS.

Comme je sais mieux le piloter qu’elle, je peux revenir exactement une seconde après être parti, songe-t-il.

Il entre ses données psycho-biologiques et une date future dans l’engin. Normalement, l’ordinateur de bord devrait le retrouver, où qu’il soit et même quand il soit. La date qu’il a tapé n’a pas une grande importance, la machine spatio-temporelle fera elle-même les ajustements nécessaires.

Cependant, la vieille fille renâcle à accéder à la demande.

« Allons ! grogne le Maître en forçant les commandes. Tu vas m’obéir, oui ! »

Il s’accroche de toutes ses forces. Le TARDIS rue comme un cheval rétif qui tente de désarçonner son cavalier. Elle finit quand même par l’amener où il veut.

« Encore la Terre ! marmonne-t-il en voyant la destination s’afficher sur l’écran. Décidément, je tourne en rond. Comme si j’étais une foutue souris dans un foutu labyrinthe ! »

Après avoir vérifié que le précieux cube anti paradoxes se trouve bien dans la poche de son costume, il franchit le seuil de la machine. Presque aussitôt, un large sourire éclaire son visage. D’immenses affiches montre un visage qu’il ne connaît pas, mais qu’il reconnaît quand même.

On dirait que je n’ai pas si mal réussi, finalement, pense-t-il. Enfin, premier ministre de Grande-Bretagne, c’est encore petit, mais je dois sûrement avoir un plan pour… Oh, oh oui, je sais. Oh, j’imagine très bien ! Le Docteur doit être occupé ailleurs, sinon, il aurait mis le holà à tout ça… ou bien… ou bien… il est mort.

Pourquoi le Maître ressent-il ce petit pincement aux cœurs, puisqu’il semble en être enfin arrivé à se débarrasser de ce gêneur, de cet empêcheur de gouverner l’univers ? Il secoue la tête. Ridicule !

« C’est juste la joie d’avoir réussi, c’est tout », grommelle-t-il tout bas.

Il se dirige vers le 10 Downing Street qui est à quelques pâtés de maisons. Il est à peine en vue de la célèbre demeure, qu’un garde l’arrête.

« On ne passe pas, monsieur, lui intime-t-il poliment.

– Je voudrais voir M. Saxon.

– Impossible sans rendez-vous, monsieur. Adressez-vous au secrétariat.

– Je pense que ceci pourrait m’ouvrir sa porte. »

Le Maître sort un bristol et le remet au garde en le fixant.

« Heu oui, murmure l’homme en saisissant le morceau de papier. Je… je ne…

– Vous aller lui porter cette carte immédiatement. »

Le garde jette un coup d’œil sur le rectangle blanc qui ne porte que deux mots dans une écriture très sobre : "Le Maître".

« Je ne… » répète-t-il encore une fois, avec une expression hébétée.

Puis il tourne le dos et s’éloigne vers le bâtiment.

Quelques minutes plus tard, on introduit le Maître dans un bureau à la sobre décoration de bois blond. Il agrippe, avec tout de même une légère appréhension, le cube anti paradoxe dans sa poche. Il peut sentir de la répulsion dans toutes les fibres de son être, face à cet homme qui est lui. L’anti paradoxe évitera peut-être les plus graves désagréments, mais ce qu’il éprouve est un avertissement de tout son corps qu’il ne devrait pas se trouver à cet endroit, en cet instant.

Pourquoi me suis-je régénéré avec un aspect aussi jeune ? songe-t-il avec agacement. Ça manque singulièrement de panache. Et sans barbe en plus !

Son moi futur ne semble pas très heureux de le voir. Sans doute ressent-il la même chose.

« Qu’est-ce que tu fais là ? aboie son alter ego. Tu viens me voler mon triomphe ? Tu imagines qu’il suffit de sauter dans le temps pour profiter du travail d’une régénération plus maligne que toi ? »

Ah, non, pense le Maître. Il… je… enfin il… n’éprouve pas seulement le même malaise. Et il a raison. Si j’avais vu surgir un de mes « Moi » passés, c’est exactement ce que j’aurais pensé dans sa situation.

Il lève les mains en signe d’apaisement.

« Du calme, gamin, soupire-t-il.

– Gamin ? grince son moi futur, furieux. J’ai quelques centaines d’années de plus que toi et sûrement plus d’expérience et d’intelligence. Qu’est-ce que tu as fait de ta misérable vie, à part te balader au bout d’une laisse tenue par le Docteur ? Quelle situation dégradante et quelle période humiliante !

– Comment est-ce que je… » commence le Maître.

Il se tait aussitôt.

« Tu aimerais bien le savoir, hein ? grimace son vis-à-vis, avec un sourire pervers.

– Non, je n’en ai pas envie, l’interrompt le Maître.

– Alors, pourquoi es-tu là ? Je n’ai pas de temps à perdre. J’ai beaucoup de choses à faire avant demain matin. »

Le Maître est tenté de lui demander ce qui va se passer le lendemain, mais il s’en abstient. Quelque chose ne vas pas, manifestement.

Pourquoi est-ce que je ne me souviens pas de cet instant ? pense-t-il. Enfin, pourquoi LUI ne s’en souvient-il pas ? Je l’ai vécu, je suis en train de le vivre. Pourquoi ne s’en souvient-il pas ? Le cube anti paradoxes ? Non, ce n’est pas ça, ça ne peut pas être ça. Alors ?

Il avance de quelques pas et tend la main.

« Je suis juste venu pour vérifier quelque chose.

– Tu sais ce qui va se passer si nous nous touchons, l’avertit l’autre Maître.

– Avec ceci, il ne devrait pas y avoir de problème. Et c’est justement ce que je voulais vérifier. »

Il sort le petit cube de sa poche et le présente à Harold Saxon.

Celui-ci fronce les sourcils, comme s’il essayait de rappeler à lui un lointain et fugitif souvenir.

« J’ai déjà vu cet objet, prononce-t-il lentement.

– Tu peux toucher ma main, il n’y a aucun danger. Attends ! ajoute-t-il aussitôt, alors que le nouveau Premier Ministre britannique tend à son tour le bras. Une minute. Je dois faire quelque chose avant. Juste au cas où. »

Il sort un de ses bristols, le tourne et, saisissant un des stylos qui reposent sur le bureau, il griffonne rapidement quelque chose dessus.

« Maintenant, nous pouvons », reprend-il.

Mais Harold Saxon ne se décide pas encore.

« Qu’est-ce qui me dit que ce n’est pas un piège ? interroge-t-il. Et pourquoi est-ce que je ne me rappelle pas de ce moment ? »

Ah, enfin la bonne question ! pense le Maître.

« Justement, c’est pour ça que j’ai pris cette précaution, explique-t-il en montrant la carte. Mais il faut que je teste avant de savoir. D’accord, soupire-t-il, lorsque son vis-à-vis secoue lentement la tête. Tu peux l’avoir quelques instants pour l’examiner de plus près. »

Il remet l’objet au Premier Ministre en évitant de le toucher.

« Un anti paradoxe temporel ? murmure son vis-à-vis. Je ne sais pas ce que tu veux faire avec ça, mais ça n’a sûrement pas marché. »

Il le pose sur le bureau sans doute pour demander à son moi du passé de le reprendre en refusant tout contact. Le Maître se jette en avant et lui saisit la manche, puis la main. L’autre avait prévu la manœuvre, mais il n’a pas été assez rapide. Le bout de leurs doigts se touchent et…

**********


Le Maître se retrouve dans le TARDIS. Il est allongé sur le sol et il se sent légèrement nauséeux. La première chose qui lui vient à l’esprit, c’est que la machine du Docteur a eu gain de cause et ne l’a pas amené où il le souhaitait.

Il vérifie immédiatement s’il est toujours en possession du petit cube et le trouve, non pas dans sa poche, mais dans sa main. Il a autre chose entre les doigts. Un morceau de bristol froissé. Il reconnaît une de ses cartes de visite. Sur une face juste "Le Maître", mais sur l’autre, il voit ces mots de sa propre écriture :

Si tu ne te souviens pas, rappelle-toi de ceci : ça a marché. Tu as pu rencontrer un de tes « Moi » futurs et le toucher sans provoquer d’aspiration vortitielle.

« Ça a marché ? murmure-t-il. Alors pourquoi est-ce que je me retrouve ici sans me souvenir de rien ? Ça ne marche pas si bien que ça. Ça évite juste le pire. »

Le TARDIS est revenu à l’endroit d’où il était parti et le Docteur rentre de sa promenade habituelle. Après quelques échanges de paroles aigres-douces, comme ils en ont l’habitude, et un repas exotique que le Docteur a ramené, chacun vaque à ses occupations.

Le Maître étudie à nouveau le cube.

« S’il seulement il voulait bien fonctionner parfaitement… » grogne-t-il.

Si je touche un autre moi, même accidentellement, songe-t-il, je ne risque certes pas de disparaître. Mais ça me fait revenir dans le TARDIS, la mémoire effacée. Ce n’est pas ce que je souhaite. Je dois pouvoir agir en toute liberté. Et si je réussi, rêve-t-il encore, même cet irritant moi du futur disparaîtra, parce que je vais devenir Maître de l’univers bien avant lui.

Il lui faut quelques jours de travail acharné pour découvrir et corriger l’anomalie.

« Est-ce que je fais un autre test ? » se demande-t-il à haute voix.

Mais il est trop impatient d’en venir à son but, alors il décide de mettre son plan en œuvre immédiatement.

À nouveau, il entre ses données psycho-biologiques et, cette fois-ci, un lieu et une date bien précise. La vieille fille est encore plus réticente que la fois précédente. Il doit se battre longtemps, avant d’arriver à lui faire franchir le temps et l’espace à sa convenance.

**********


Il a également forcé la réparation du circuit caméléon. Ça devrait tenir. Juste pour une fois, mais ça suffira. Il sort dans un champ d’herbes rouges. L’engin a pris la forme d’un arbre aux feuilles argentées agitées par le vent piquant qui souffle des montagnes qu’on voit au loin, leurs sommets neigeux se découpant sur le ciel orange.

Il reconnaît l’endroit bien sûr. Il y a joué si souvent, il y a si longtemps. Il ne ressent aucune nostalgie. Il est juste tendu vers son but. Qui va venir vers lui, d’ailleurs.

Je n’ai besoin que d’attendre, pense-t-il. Et d’après la position des soleils, je ne devrais pas attendre longtemps. Il va me reconnaître, j’en suis sûr. Enfin, JE vais me reconnaître. Mais qu’importe. Ce sera rapide, ils n’auront pas le temps d’agir, si jamais il leur en vient la fantaisie.

Le cube anti paradoxe dans la poche, le TCE bien en main, il patiente, appuyé contre l’arbre. Au bout de quelques minutes, il entend des voix qui se répondent. Il fronce légèrement les sourcils. Il attendait des voix enfantines, mais celles-ci appartiennent plutôt à des adolescents ou de jeunes adultes. Il donne un coup de pied dans l’arbre-TARDIS.

« Tu as quand même réussi à dévier un peu, grince-t-il, mécontent. Mais ça ne changera rien, ne t’inquiète pas. J’arriverai à l’avoir quand même. »

Les voix se sont tues. Il est caché derrière l’arbre maintenant, accroupi, si bien qu’il ne voit pas les deux personnes.

« Il n’y avait pas d’arbre ici », remarque une des deux voix.

Il la reconnaît. Tout comme celle qui lui répond.

« Non, c’est étrange. Allons voir ce que c’est. »

La curiosité a toujours été ta faiblesse, Docteur, songe le Maître, en se redressant légèrement.

Il voit les deux garçons, maintenant, et il a une désagréable surprise. Ils sont encore plus âgés qu’il ne le pensait. L’un d’entre eux a même déjà une barbichette. Celui-ci parle à nouveau.

« Ne t’approche pas Thêta. C’est sûrement dangereux. C’est un TARDIS. Et que fait un TARDIS ici ? Leur matérialisation n’est autorisée que dans la citadelle. En fait, c’est sûrement à nous qu’on en veut. Quelqu’un qui sait que nous venons ici tous les jours. »

Hé, mais je n’étais déjà pas bête à l’époque, se rengorge le Maître. Pas bête, mais complètement niais, hélas !

« Allons voyons ! répond Thêta Sigma. Que pourrait-il se passer de mauvais ? Tu vois toujours tout en noir. Quel pessimisme ! C’est sûrement un gars qui ne sait pas manœuvrer, c’est tout ! »

Les cœurs battants, le Maître voit le blondinet avancer sans crainte vers l’arbre.

« Plus près, plus près ! murmure-t-il. Que je sois sûr de ne pas te rater. »

Il lève le TCE et, ce faisant, il se découvre suffisamment pour être vu des deux jeunes gens. Thêta s’arrête, réalisant soudain que cet inconnu pointe vers lui quelque chose qui ressemble fort à une arme.

« Non ! »

L’autre garçon franchit la distance qui les sépare à une vitesse que le Maître ne pensait pas réalisable.

Il entend le tricéphale lui dire "et même vous trucider vous-même, sans aucun risque". Mais il n’arrive pas à appuyer sur le bouton qui enverrait un rayon mortel sur ce gosse et le transformerait en pantin de quinze centimètre de haut.

Il est percuté sous le menton par la tête de Koschei. Le cube est plus efficace que lors de sa première expérience, parce qu’il ne ressent même pas l’impression désagréable de se trouver en présence d’un autre soi-même. Seulement la douleur du coup. Ils tombent tous les deux et luttent, l’un pour s’emparer du TCE, l’autre pour l’en empêcher.

« Imbécile ! arrive-t-il à grogner. Laisse-moi faire ! Je vais t’éviter toute une vie de frustration et d’ennuis.

– Non, c’est impossible ! C’est impossible ! se contente de répéter sa première incarnation en le bourrant de coups. Je ne peux pas être devenu comme ça ! Ce n’est pas moi ! »

Ils roulent dans l’herbe et se battent, presque aussi forts l’un que l’autre. Il a l’avantage d’être plus grand et de savoir mieux porter les coups, mais l’autre a celui de la jeunesse et d’une étonnante hargne.

Ils ne font plus attention à la troisième personne qui assiste à la bataille, aussi le Maître est surpris quand il ressent une violente douleur à la main qui tient le TCE et que celui-ci lui échappe. Thêta vient d’intervenir en le désarmant d’un coup de pied.

Presque aussitôt Koschei se relève, abandonnant la lutte. Il tient quelque chose à bout de bras. Quelque chose qui brille sous la lumière des deux soleils. Le cube !

« Qu’est-ce que c’est ça ? lui crie le jeune homme. Une autre arme, une bombe ?

– Non ! » hurle le Maître lorsqu’il voit son premier moi lancer l’objet très loin.

Aussitôt, une vive douleur le tord tout entier. C’est comme si chaque cellule de son corps était entraînée dans un minuscule vortex temporel, individuellement, pour partir dans des directions opposées. Avant de perdre consciente de la réalité, il a juste de le temps de s’apercevoir que Koschei, qui pourtant devrait actuellement se trouver dans le même état, n’a pas l’air du tout affecté par l’aspiration vortitielle.

« Pourquoi ? » balbutie le Maître, avant de sombrer.

Les deux garçons assistent à la destruction de celui qui a voulu les tuer.

« Non, murmure Thêta. ME tuer. Moi seulement. Il t’a épargné quand tu lui as sauté dessus.

– Évidemment, sinon, il aurait disparu lui aussi. »

Koschei hausse les épaules avec mépris.

« Qu’il crève ! gronde-t-il.

– Mais c’est toi, il est toi ! Tu ne peux pas le laisser mourir comme ça.

– Si je dois devenir ainsi, je veux dire, capable de tuer un gamin, je préfère ne plus exister. »

Le corps se tord, les membres se trouent d’innombrables petits coups d’épingles, un vortex apparaît au milieu du torse. L’homme hurle comme une bête à l’agonie.

Thêta remarque :

« C’est quand tu as jeté ce cube que c’est arrivé. Quand tu ne l’as plus eu dans ta main. Où est-il ?

– Je ne sais pas, par là-bas », répond Koschei avec indifférence.

Il est fasciné par le spectacle.

Il ne faut que quelques secondes à Thêta pour retrouver l’objet. Il brille dans l’herbe sous la lumière rasante du crépuscule. Il le ramasse, puis court rejoindre son ami qui observe toujours l’horreur qui arrive à son futur moi.

« Koschei, murmure-t-il avec une certaine inquiétude. Il faut le lui rendre. Je pense qu’il n’y a que ça pour l’arracher à ce sort.

– Pourquoi veux-tu le sauver ? Il n’a que ce qu’il mérite.

– Peut-être est-ce ainsi que tu as commencé, observe Thêta.

– Que veux-tu dire ? »

La voix de Koschei a eu un léger tremblement.

« Regarde-toi, lui assène son ami. Regarde-toi te repaître de la souffrance et de la mort de quelqu’un, même si c’est quelqu’un que tu hais. Lui et toi n’êtes pas si différents, finalement.

– Non ! clame le jeune homme brun. Non, c’est faux ! »

Il arrache le cube transparent des mains de Thêta et, tombant à genoux, saisit un des bras du corps torturé et le pose dans ses doigts.

**********


Il n’y a plus maintenant qu’un homme qui gémit, recroquevillé sur lui-même, serrant l’anti paradoxe dans ses mains. Lorsqu’il parvient enfin à s’asseoir, haletant, il est seul. Appuyé le dos à la paroi intérieure du TARDIS, il reprend son souffle. L’engin fonctionne, le ramenant probablement à son point de départ.

« Je ne l’ai pas mis en route. Qui donc l’a fait ? » grommelle-t-il.

Mais presque aussitôt la réponse lui apparaît, évidente.

« Moi, bien sûr ! Enfin, l’autre moi. Battu par moi-même. Quel stupide petit idiot j’étais, à cette époque ! Mais pourquoi n’a-t-il pas été affecté par l’aspiration vortitielle ? Et surtout pourquoi est-ce que je ne me souviens pas de cet instant, moi qui n’oublie jamais rien ? Je me suis fait avoir, ajoute-t-il en regardant l’objet. Ce machin ne marche pas du tout. Ne faites jamais confiance à un tricéphale. »

Furieux, il ouvre la porte du TARDIS et jette le cube à l’extérieur. L’objet tourbillonne un long moment dans l’espace. Quelques siècles plus tard – ou plus tôt, peut-être – il est aspiré par la force de gravité d’une planète et atterrit près d’une cabane faite de bric et de broc. L’habitant de cette cabane le trouve au matin, encore scintillant, bien que sérieusement endommagé.

« Intéressant, murmure la première tête de l’individu.

– Oui, confirme la deuxième. Ce truc a l’aspect d’une technologie avancée. Il pourrait nous servir.

– C’est une grosse bouse, grogne la troisième. Et vous, deux andouilles pendues de faire seulement l’effort de nous pencher pour le ramasser. »

**********


Le soir même, quand elle rentre, le Docteur regarde le Maître en fronçant les sourcils.

« Tu as passé une bonne journée ? demande-t-elle, dubitative.

– Parfaite, répond-il brièvement.

– Tu as l’air… bizarre. Comme si tu avais vu des fantômes. J’avais toujours cet air ahuri quand les Time Lords m’obligeaient à collaborer avec certaines de mes autres incarnations pour faire le sale boulot à leur place. Toujours très désagréables ce genre de rencontres. Je ne te le conseille pas. »

Elle disparaît dans le couloir menant à leur chambre. Elle froisse, entre deux doigts, un brin d’herbe rouge qu’elle a trouvé coincé dans la porte du TARDIS.



Citation:
« Occupe-toi de lui, je reviens. »

Le Docteur vient de faire une entrée aussi brève que tumultueuse dans le TARDIS.

« Mais que… balbutie le Maître. Je vais en faire quoi… et tu reviens quand ? »

La porte lui claque au nez. Il la rouvre un bref instant. À l’extérieur, une tempête de roches et de feu. On perçoit à peine le tumulte de l’intérieur de la machine spatio-temporelle, protégée par son champ de force.

« Elle est folle ! marmonne-t-il. Quelle idée de sortir par un temps pareil !

– C’est toi mon papa maintenant ? » questionne une voix enfantine.

Le Maître avait déjà oublié le bambin que sa compagne vient de lui confier.

« Hein ? bredouille-t-il. Non ! Non bien sûr que non, je ne suis pas ton papa !

– Parce que j’ai plus de papa, annonce l’enfançon. Il est mourut je crois.

– "Il est mort", corrige le Maître.

– Quoi ?

– Non, rien. »

Il regarde le petit qui n’a sans doute pas plus de trois ans. Une face ronde avec quelques tâches de rousseur. Des yeux bleus et des cheveux châtains en désordre. Un petit corps solide, très sale et habillé de vêtements déchirés. Lorsqu’il met deux doigts crasseux dans sa bouche, le Maître fait une grimace. Son sens pointilleux de la propreté a du mal à supporter cette vue.

Il pousse l’enfant, avec une main qu’il a enveloppé de son mouchoir, vers une des salles de bain.

« Tu… tu vas prendre un bain, d’accord ? » suggère-t-il.

Le môme hausse les épaules.

« S’tu veux », répond-il en suçotant toujours ses phalanges.

Tout en surveillant le remplissage de la baignoire, il observe ce paquet encombrant dont il va devoir s’occuper. L’enfant s’est assis sur le sol et entreprend la difficile tâche de se dévêtir, en commençant par les lacets de ses chaussures.

Le Maître essaye de trouver une solution qui ne soit pas gênante pour lui, mais qui ne lui attire pas non plus les foudres du Docteur.

L’enfermer dans une pièce avec suffisamment d’eau et de nourriture jusqu’à ce qu’elle revienne ? pense-t-il. Hum, non. Je crois qu’elle ne va pas apprécier. Le cryogéniser ? Je crains que ce soit pire. L’attacher dans la salle de commande…

« J’ai fini ! »

Le bambin se redresse au milieu du tas de tissus qui répand une odeur surie. Sa peau blanche est maculée de crasse. Le Maître évalue la hauteur du bassin et comprend qu’il va devoir le soulever pour le mettre dans l’eau. Il sort une paire de gants de sa poche et les enfile en songeant :

Ma meilleure paire. Tant pis, ils passeront au broyeur.

Il l’attrape par la taille, en se tenant aussi loin que possible de lui, et le dépose dans la baignoire.

« Tu as le savon ici et le shampooing là », lui explique-t-il.

Puis il ajoute :

« Frotte fort ! »

Il ramasse avec précaution l’amas qui empeste, et va tout jeter dans l’incinérateur. Avant de revenir voir comment se débrouille le gamin, il fait un détour par sa chambre pour y récupérer plusieurs autres paires de gants. Ainsi que par la garde-robe pour y dénicher de quoi le vêtir.

« Tu es propre ? demande-t-il en passant la porte. N’oublie pas derrière les oreilles et le… »

Il reste bouche bée. L’enfant est allongé sur le ventre, la tête dans l’eau. Il flotte, inerte.

Le Maître le repêche rapidement, affolé. Les réflexes prennent le dessus, et il fait les gestes nécessaires sans même avoir à y réfléchir. Quelques minutes plus tard, le bambin tousse, pleure et crachote dans ses bras.

« J’ai… (Tousse) glissé… sanglote-t-il. (Tousse) Y’avait beaucoup… (Tousse) d’eau. J’ai pas pu… (Tousse) me raccrocheeer…

– Tu es propre ? se contente de demander à nouveau le Maître, entre deux cris.

– Nan. (Tousse) Pas eu le temps. »

Avec un soupir, le Time Lord le remet dans le bain, après en avoir vidé la moitié. Il remarque avec consternation que lui aussi est trempé comme s’il avait plongé tout habillé. Les mains toujours protégées par des gants, il shampooine, savonne et rince le petit garçon.

Il lui tend ensuite un drap de bain.

« Sèche-toi », lui dit-il.

L’enfant s’entortille dans le tissu, mais celui-ci est trop grand. Il s’embronche dedans et tombe. Les pleurs reprennent. Le Maître grince des dents, furieux contre le Docteur qui l’a mis dans une telle situation.

Où est-elle d’ailleurs ? songe-t-il.

Il finit d’essuyer le bambin. Ensuite il lui met les habits qu’il a trouvés.

Tout en peignant ses cheveux, il vérifie d’abord que ceux-ci ne sont pas habités. Ce n’est pas le cas, fort heureusement.

« Je lui aurais tondu le crâne ! Et tant pis si madame n’avais pas aimé ça ! » grommelle-t-il.

Puis il contemple son œuvre avec satisfaction. Il a trouvé au garçon un petit costume noir qui lui va à ravir. Peut-être un peu démodé, mais qui semble avoir été coupé pour lui.

« Elle a vraiment de tout dans son bazar, murmure-t-il. Des centaines d’années passées à accumuler une montagne d’inutilités.

– J’ai faim », intervient le gosse.

**********


« Je veux des gâteaux, ajoute-t-il.

– Je ne sais pas si notre machine va accepter d’en fabriquer, répond le Maître. Elle est un peu capricieuse. »

Dans la cuisine, il programme le cookintosh.

« Gâteaux, marmonne-t-il. Et… qu’est-ce que ça boit à cet âge ? Ah ! Du lait ! »

Pendant ce temps, le bambin essaye de grimper sur les sièges hauts qui entourent la table-bar. Le Maître le voit basculer au moment où il atteint le sommet. Il a juste le temps de le rattraper, tandis que le tabouret heurte le sol. Avec un soupir exaspéré, il redresse le meuble et pose l’enfant dessus.

« Ne bouge plus de là ! gronde-t-il. Ça va être prêt. »

Le Time Lord dépose dans deux assiettes ce qu’a bien voulu produire la machine à cuisiner. Il s’est aperçu qu’il avait faim lui aussi. Cela ne ressemble pas à quelque chose d’identifiable, mais le goût et la texture sont agréables. Tout en engouffrant de grosses bouchées de la pâtisserie, le gamin donne des coups de talons dans sa chaise.

« Arrête ! grogne le Maître.

– …uoi ? bafouille le bambin, la bouche pleine.

– De taper avec tes pieds.

– Ch’tap’ …as ! »

Il projette des miettes de nourriture, dont l’une atterrit sur la joue du Maître.

Celui-ci lui jette un regard meurtrier en essuyant la tache. La tentation de s’en débarrasser définitivement en le réduisant avec le TCE, ou en le mettant à la porte du TARDIS est extrêmement forte. Il ne le fera pas, bien entendu. Il imagine déjà la réaction du Docteur devant un tel acte. Il n’a certainement pas envie d’y être confronté !

Ils terminent leur repas et le Maître se dirige vers son laboratoire, bien décidé à ne pas se laisser distraire plus longtemps. L’enfant trottine sur ses talons.

« Comment tu t’appelles ? demande-t-il.

– L’Ogre. Et si tu ne te tiens pas tranquille, je vais te dévorer.

– C’est pas comme ça les zogres, réplique le môme. Ils sont grands et tout poilus de partout et ils ont de grandes dents et des grandes griffes et des yeux rouges et…

– Je suis un ogre incognito.

– C’est quoi cognito ?

– "INcognito". Que je fais semblant de ne pas être un ogre, mais que j’en suis un quand même. »

Ils viennent d’arriver dans le laboratoire et le Maître s’installe à son établi. L’enfant paraît réfléchir sur ces dernières paroles.

« Je crois pas que t’es un zogre, conclue-t-il. La dame, elle m’a dit que tu étais gentil. Les zogres, c’est méchant.

– Ah, elle t’a dit ça ? grommelle le Maître. Alors, elle se trompe ou elle t’a menti.

– T’es pas gentil ?

– Non. Maintenant, laisse-moi travailler.

– Tu veux pas savoir comment je m’appelle ?

– Non.

– Je m’appelle Sven. »

Le Maître lève au plafond des yeux exaspérés. Comment se libérer de cet enquiquineur ?

« Va voir dans la salle de commande si tu ne me trouves pas la clef du vortex temporel, lui dit-il.

– C’est comment ? questionne Sven.

– Tu sais ce qu’est une clé ?

– Oui.

– Eh bien voilà, c’est pareil. »

Le bambin gagne la porte, mais il s’arrête sur le seuil.

« C’est où la sale commande ? interroge-t-il.

– Tu prends à droite, puis à gauche, deux fois à droite, une fois à gauche, tout droit et après l’incinérateur, c’est deux fois à gauche.

– La gauche, c’est la main qui sert à essuyer mon popo ? demande-t-il en les levant toutes les deux devant son visage. Et la droite, celle que j’utilise pour manger ?

– C’est ça oui. Dépêche-toi, j’en ai besoin. »

Le gamin détale enfin. Le Maître peut se consacrer à son horloge à millisecondes. Un appareil destiné à augmenter la précision du TARDIS dans le temps.

**********


Concentré sur son travail, il oublie complètement l’enfant. Aussi, quand la machine spatio-temporelle se met à pencher d’un côté, l’envoyant dans un placard rempli d’instruments divers, il pense d’abord à une intervention extérieure. Quelque chose qui aurait réussi à passer le champ de force.

Cependant, la cloche du cloître commence à sonner, ce qui signifie un dérèglement intérieur.

« Sven ! s’exclame-t-il, en s’extrayant difficilement de l’armoire. Qu’est-ce qu’il a… »

Le TARDIS bascule dans l’autre sens et fait entendre le son déformé de la dématérialisation. Le Maître éprouve une étrange sensation. Comme s’il était là et pas là en même temps. Cela lui rend particulièrement difficile la tâche de regagner la console. À tout moment, il a l’impression qu’il va traverser les murs et pourtant ceux-ci sont tout à fait solides.

Il y parvient enfin, non sans avoir rencontré quelques fantômes du passé. Une jeune fille en combinaison moulante pailletée qui crie « Jamie ! ». Une haute silhouette suivie d’une longue écharpe. Un homme roux au regard sournois qui lui semble familier.

Le petit garçon est dans un coin de la salle et il pleure à chaudes larmes. Il tient dans ses menottes un objet qui ressemble vaguement à une clé : une partie du circuit de dématérialisation.

Le Maître commence par le lui arracher des mains, puis va regarder ce qui se passe dans la machine. Sven a extrait plusieurs éléments essentiels de dessous la console et il a probablement aussi pressé des boutons qu’il ne fallait pas toucher. Le TARDIS tente de se dématérialiser sans y parvenir.

Il transpire. Il doit remettre à leur place des objets qui fuient sous ses doigts, décalés de quelques milliardièmes de secondes dans le temps par rapport à lui. C’est d’autant plus difficile que les bruits environnants sont pénibles : la cloche du cloître, le son de la dématérialisation, et surtout les hurlements du bambin qui lui vrillent les nerfs.

La cloche se tait en premier, puis le TARDIS. La machine retrouve son assiette. Mais l’enfant pleure toujours. Le Maître se demande comment arrêter ce vacarme.

« Tais-toi ! » gronde-t-il.

L’effet est immédiat… et totalement inverse de celui désiré : le bambin brame encore plus fort. Il sanglote Ma… man ! Mahahaha… man ! le visage inondé de larmes et le nez dégoulinant. Il essuie les mucosités avec sa manche, ne réussissant ainsi qu’à s’en barbouiller davantage.

« Qu’est-ce qu’on fait ? s’affole le Maître, les mains sur les oreilles. Qu’est-ce qu’on fait dans ces cas-là ? »

Il envisage de l’enfermer dans une bulle temporelle, de se rendre momentanément sourd, de remettre en service une des salles de contrôle secondaires et sceller celle-ci, voire de l’éjecter dans l’espace. Pas un instant il ne songe que la solution la plus simple et la plus efficace serait de le consoler.

C’est le bambin qui vient s’accrocher à ses jambes, le maculant de morve. Il sautille sur place et il tend ses doigts vers lui. Le Maître hésite. Il sait ce que veut dire le geste, mais son pantalon est déjà tâché, et il imagine la même chose sur sa veste ou même – il en frissonne de dégoût – dans sa barbe.

Seulement, le bébé braille toujours et cela devient vraiment insoutenable. Avec répulsion, il le prend. D’abord à bout de bras. Mais ça ne résout pas le problème, bien au contraire. Il se résigne alors à le rapprocher de lui. Plus près, de plus en plus près, jusqu’à ce que l’enfançon parvienne à lui entourer le cou de ses poignets potelés.

Presque aussitôt les pleurs se calment. Le bambin renifle, maintenant, et pousse de gros soupirs. Ce qui coule de ses yeux et de son nez mouille la joue du Maître.

« Là ! Là ! » murmure celui-ci, embarrassé.

Bon, songe-t-il. Mon costume étant perdu, autant y aller carrément, puisque ça a l’air de marcher.

Il le serre un peu plus fort et l’enfant lui rend son étreinte. D’une voix encore éraillée, il demande :

« Tu t’appelles comment en vrai ? Le zogre, je crois que c’est pas vrai.

– Le Maître. »

Il y a quelques secondes de silence pendant lesquelles Sven frotte son visage sur la barbe du Time Lord. Il déclare :

« Tes poils, ils sont doux »

Puis il ajoute :

« Le Maître, c’est vrai ?

– Oui, cette fois-ci, c’est vrai.

– C’est un drôle de nom. »

Il bâille et murmure :

« Sommeil… »

Le Maître pousse un soupir de soulagement.

« Je dois mettre le pyjama », énonce Sven.

Nouveau détour par la garde-robe. Il trouve plusieurs pyjamas, mais tous sont trop grands. Il prend le plus petit et en retrousse manches et jambes de pantalon. Après avoir débarbouillé l’enfant pour enlever le résultat de la crise de larmes, il le couche dans une des chambres.

« Tu me racontes l’histoire ?

– Quelle histoire ?

– Celle du Petit Poucet qui est perdu dans la forêt et qui rencontre l’Ogre.

– Je ne la connais pas, ment le Maître.

– Mais si ! Le Petit Poucet il sème des cailloux, mais il a plus de cailloux, alors il sème du pain, mais les zoiseaux ils mangent le pain, alors ils sont perdus, mais le Petit Poucet il monte à un arbre et il voit la maison de l’Ogre, alors ils vont dans la maison, mais la femme de l’Ogre leur dit de se cacher, mais l’Ogre il revient et il dit que ça sent la chair fraîche, alors il s’enfuit avec les bottes de l’Ogre qui font des septieux et à la fin il retrouve son papa et sa maman.

– C’est très bien, dit le Maître. Tu l’as raconté en entier. Dors, maintenant.

– C’est toi qui dois me la raconter.

– D’accord, mais pas tout de suite. Je reviens dans une minute. »

Il sort de la chambre et se précipite vers sa salle de bain pour se débarrasser des "souvenirs" que lui a laissés Sven. Il se douche, se récure, met un costume propre et jette celui qu’il avait.

Il retourne dans la chambre pour constater que le bambin s’est endormi.

« Enfin ! » soupire-t-il.

Il songe au Docteur. Il n’est pas rare qu’elle reste absente plusieurs jours. Il ne se fait pas de souci pour elle. Elle est capable de se débrouiller seule. Mais il aimerait bien qu’elle vienne récupérer le colis piégé dont elle l’a gratifié.

**********


Penché sur un délicat ajustement, le Maître n’entend pas Sven arriver sur ses pieds nus, traînant derrière lui un des oreillers.

« J’ai fait un cauchemar », intervient l’enfant.

Le Maître sursaute.

« Et voilà ! gronde-t-il. J’ai tout cassé à cause de toi ! »

Il voit sur le visage du bébé les prémisses de nouveaux pleurs. Le menton qui tremble, les paupières qui battent rapidement…

« Non ! Non ! s’exclame-t-il. Ce n’est pas grave. Ne pleure pas !

– J’ai fait un cauchemar ! reprend le bambin.

– Bien, heu… tu veux venir sur mes genoux ? » demande le Maître, sans être certain que ce soit la bonne méthode.

Que ne suis-je pas obligé de faire ! pense-t-il en même temps.

« Oui », répond Sven.

À nouveau, il tend les bras, et le Maître l’emporte jusqu’au canapé qui lui sert parfois à se reposer, dans un coin de son laboratoire.
« J’étais dans un trou, commence le petit en se blottissant contre lui. Il y avait de l’eau et je pouvais pas remonter… et mon papa il était là, mais il était mort et il me disait que je serais toujours tout seul maintenant. »

Le Maître hésite un instant avant de préciser :

« Tu n’es pas tout seul.

– Non. Tu es mon nouveau papa, n’est-ce pas ? Et la dame, est-ce que ce sera ma maman ? »

Il ne sait que répondre à ça. Il a plutôt l’habitude que les gens aient peur de lui – et il se délecte de cette crainte. Aussi la confiance naïve que lui manifeste ce gosse le trouble profondément.

**********


Le Maître se réveille. Sans s’en rendre compte, il s’est endormi aussi sur le divan, Sven blotti dans les bras. L’enfant dort toujours. Une bonne chose. Il va pouvoir retourner travailler.

Seulement, à peine a-t-il tenté de se lever, que le bébé s’agite et marmonne :

« Maman… Maître… Mmmm… »

Il se rallonge, tiraillé entre son désir de se remettre à sa tâche et celui de ne pas éveiller le petit monstre. Au bout de quelques minutes, il essaye à nouveau, retirant doucement son bras de dessous la tête du bambin. Celui-ci se retourne. Il lui fait face maintenant, et s’agrippe à sa veste d’une main, tandis qu’il suce toujours les doigts de l’autre. Le Maître regarde, avec envie et désespoir, son établi où l’attend son horloge inachevée.

« Docteur ! grogne-t-il. Tu me paieras ça ! »

**********


C’est Sven qui le secoue, peu de temps après.

« Hé ! lui crie-t-il. J’ai faim ! »

Puis il ajoute, l’air un peu gêné et coupable :

« Je crois que j’ai fait pipi dans ma culotte. »

En effet, il est mouillé. Le canapé aussi et… ô Rassilon !

Le Maître se lève d’un bond et contemple ses vêtements avec horreur. Une large tâche en macule le devant. À nouveau, suivi par un Sven surpris de cette réaction, il se précipite dans sa salle de bain, se débarrasse de ses vêtements souillés, se lave et se rhabille proprement.

« Pfff ! soupire-t-il en jetant ceux-ci dans le broyeur à nouveau. Deux costumes gâchés ! »

Il arrive à trouver un autre habit pour le petit garçon. Il n’est pas noir, cette fois-ci, mais il lui va. C’est l’essentiel.

Le cookintosh leur délivre une bouillie brune d’aspect peu engageant, mais ayant le goût de la tarte aux cerises. Et un verre de quelque chose qui peut passer pour du lait. Le Maître se contente d’eau. Il a déjà fait l’expérience d’autres boissons et ne souhaite pas la renouveler.

« Tu joues avec moi ? demande l’enfant, la dernière bouchée avalée.

– Je n’ai pas le temps, j’ai du travail. »

Il se souvient cependant que se débarrasser du bambin en l’envoyant chercher un objet qui n’existe pas, comme il l’a fait la veille, n’est pas une bonne idée. Il doit trouver de quoi l’occuper de façon moins dangereuse.

Il va fouiller dans les nombreuses salles de stockage.

« Elle doit bien avoir des jouets dans tout ce fourbi ! » marmonne-t-il.

Il découvre un vieux cheval à bascule, un jeu de croquet, des cartes représentant des animaux, un jeu électronique où l’on doit maintenir en vie une petite créature en s’en occupant, et d’autres bricoles qu’aiment les enfants.

Il isole une partie de son laboratoire avec une barrière, pour garder un œil sur Sven. Il lui montre comment se servir de ces différentes babioles. Le petit s’installe pour jouer. Fier comme un paon, le Maître se rengorge en songeant qu’il a inventé une solution simple à un problème particulièrement difficile.

Il retourne à son établi. Il commence d’abord par réparer les dégâts qu’il a faits en sursautant, quelques heures plus tôt. Le sommeil a rendu son esprit plus clair et il avance rapidement.

Finalement, songe-t-il, je devrais dormir plus souvent. L’intellect fonctionne mieux.

« Et manger aussi », murmure-t-il en réalisant qu’un estomac qui ne tiraille pas pour réclamer son dû laisse le cerveau libre de penser à autre chose.

**********


« J’ai envie de faire pipi ! »

Sven est accroché à la barrière et il trépigne. Se souvenant de l’incident précédent, le Maître se dépêche d’aller lui ouvrir.

« Tu sais où c’est ? lui demande-t-il.

– Oui », répond le petit.

Il part en courant.

Plusieurs heures plus tard, le Maître termine une partie de son appareil. Il se tourne vers le petit garçon pour voir s’il ne fait pas de bêtises. Le parc est vide, la barrière ouverte. Il réalise alors que le gosse est allé aux toilettes, mais qu’il n’est jamais revenu.

« Oh, fichtre ! grogne-t-il. Qu’a-t-il encore fait ? »

Il part à sa recherche. Dans la salle de bain, personne. Dans la chambre non plus. La salle de contrôle est vide aussi. Il explore les salles de stockage où le petit est peut-être allé chercher de nouveaux jouets, mais son Sven ! lancé à pleine voix, ne reçoit pas d’écho.

Il parcourt les couloirs, appelant toujours. Rien.

Il commence à paniquer, avant de réaliser qu’il lui suffirait de faire une investigation à partir de la salle de commande. Pour cela, il a besoin d’un peu de l’ADN de l’enfant. Où en trouver ? Il a soigneusement nettoyé tout ce qui a servi à le laver, jeté dans le broyeur ses pyjamas et ses habits.

« Oh, non ! geint-il. Je ne vais pas devoir ouvrir cet engin pour les récupérer ? »

C’est pourtant la seule solution. Il va dans l’infirmerie dans l’espoir d’y découvrir des gants qui protégeraient ses bras jusqu’aux épaules, mais il n’en trouve pas.

« J’en suis déjà à quatre paires de gants et trois costumes, grommelle-t-il, si je compte ceux que je vais abîmer maintenant. »

Une grimace de dégoût sur le visage, il repêche plusieurs objets avant de tomber sur un de ses propres vêtements. Celui que le bambin a barbouillé de ses larmes et mucosités nasales. Il en recueille un peu sur une lamelle de laboratoire, puis fourre le tout à nouveau dans l’incinérateur. Il hésite à le mettre en marche. Il en aurait bien envie, pour faire disparaître toutes ces saletés, mais il décide de ne pas le faire. On ne sait jamais.

Pressé de retrouver l’enfant, il ne prend même pas le temps de changer de vêtements. Il garde ceux qu’il portait en fouillant dans le broyeur.

« Bon, maintenant montre-moi où il est », marmonne-t-il en s’adressant au TARDIS.

Il pianote sur le détecteur dans lequel il a inséré la plaque de verre. La machine spatio-temporelle reste muette. Elle ne le localise pas.

Il va vérifier la porte extérieur et constate qu’elle est verrouillée. Il n’a pas pu sortir par là. Le Maître en profite pour regarder ce qui se passe dehors. Le monde de Sven n’est plus qu’un désert de cendres silencieux. Pour la première fois depuis très longtemps, il éprouve un peu d’inquiétude. Pourquoi le Docteur n’est-elle toujours pas revenue ?

Il s’acharne sur le détecteur. Le petit garçon échappe toujours à ses capteurs. Une sueur froide monte à son front. Les capteurs sont faits pour détecter des créatures vivantes !

Il songe à la piscine, aux divers instruments plus ou moins dangereux qui traînent un peu partout dans la machine. Il voit Sven enseveli sous un amas de livres qui lui serait tombé dessus dans la bibliothèque, ou englouti par le lien qui relie le TARDIS à l’Oeil de l’Harmonie.

Bien sûr ! Si l’enfant est toujours vivant, c’est le seul endroit où la machine ne peut pas le déceler. Il fonce vers ce lieu qu’il déteste.

« Pourquoi je l’ai laissé aller aux toilettes tout seul ? se lamente-t-il. Ça aurait pris cinq minutes. Alors que j’ai déjà perdu des heures à le chercher… et maintenant le vortex. »

Sans compter, lui souffle son subconscient, que si tu ne le retrouves pas, le Docteur va te passer un sacré savon. Tu auras du mal à la radoucir cette fois.

**********


Il traverse le cloître, les cœurs battants.

« Sven ? » appelle-t-il, dans l’espoir que l’enfant réponde enfin.

Mais toujours rien. Il arrive devant la grande double porte et la pousse à peine. Juste pour l’entrouvrir. Il coule un regard entre les battants et… il le voit. Petite silhouette tremblotante devant le trou bouillonnant.

Le Maître ne peut pas s’approcher de cet endroit en marchant normalement. Ce serait comme se promener sur une étroite corniche au dessus du vide pour quelqu’un atteint de vertige. Il s’allonge et rampe jusqu’au bambin. Il essaye autant que possible de ne pas contempler le tourbillon.

« Sven, supplie-t-il. Recule. Viens vers moi. »

Mais le petit garçon ne semble pas l’entendre. Il reconnaît bien cette fascination. Il en a été victime autrefois.

Il le rejoint enfin et attrape sa cheville. Il tire tout doucement, le forçant à reculer. Centimètre par centimètre, il l’éloigne du vortex. Ce n’est qu’à deux pas de l’entrée qu’il se redresse, soulève l’enfant et l’emporte en courant.

Il ne s’arrête que dans sa chambre. Non pas la pièce anonyme où il avait fait dormir le petit, mais dans sa propre chambre. Il se laisse tomber sur son lit, serrant toujours le bébé dans ses bras.

« J’avais peur ! J’avais peur ! balbutie Sven, enfin tiré de sa torpeur. La bête voulait me dévorer et je pouvais pas partir !

– Oui, oui, je sais, lui murmure le Maître. Mais c’est fini maintenant. Elle ne pourra plus te manger.

– Non, déclare le bambin. Tu l’as effrayée et elle a parti vite ! »

C’est moi qui étais effrayé et qui suis parti vite, songe le Maître.

Toutes ces émotions les ont épuisés. L’adulte et l’enfant se glissent dans les draps, en prenant juste le temps d’ôter leurs chaussures et s’endorment l’un contre l’autre.

**********


Des quintes de toux réveillent le Maître. Il touche la joue de Sven qui dort toujours, et la trouve brûlante.

« Allons bon ! grommelle-t-il. Il ne manquait plus que ça ! »

Le petit garçon ouvre les yeux et gémit.

« J’ai mal !

– Où as-tu mal ?

– Là », répond le petit en montrant son torse.

Il repart dans une violente toux.

La maladie est quelque chose qu’ignore totalement le Maître. Cela ne lui arrive jamais. Quant à soigner quelqu’un d’autre, surtout un enfant, c’est une action qui lui est aussi étrangère que de faire les pointes pour danser dans un ballet.

Portant le bébé qui serre son cou de ses petits bras en lui toussotant dans la figure, il se rend dans l’infirmerie. Il passe plusieurs minutes à chercher. Il découvre que le Docteur a beau être tête en l’air et ne pas sembler se soucier d’ordre et de rangements logiques, son armoire à pharmacie est un modèle de classement. Il y a là de quoi soigner absolument tout ce qui peut se présenter dans l’univers. Principalement les maladies humaines.

Bien sûr, songe le Maître. Elle tient à ce que ses compagnons restent en bonne santé.

Il déniche ce qu’il faut. Mais c’est pour des adultes. Il doit faire un calcul par rapport au poids moyen d’une personne pour savoir quelle quantité donner à Sven. Cela tient dans une cuillère à moka. Une toute petite gorgée.

« Tiens avale ça », dit-il à l’enfant.

Assis les jambes pendantes sur un des lits de l’infirmerie, le bambin goûte du bout des lèvres.

« Je veux pas, réplique-t-il. C’est pas bon !

– Sans doute, mais ça va te soigner.

– C’est pas bon. C’est amer ! »

Le Maître goûte le liquide. C’est un peu fort en effet, mais pas désagréable.

« Ce n’est pas si mauvais, affirme-t-il. Et puis, c’est juste une toute petite goulée. C’est très vite avalé, tu ne sentiras rien. »

Sven commence à pleurer.

« C’est pas bon ! gémit-il. Je veux un gâteau ! »

Il est interrompu par de nouvelles quintes de toux.

« Tu vois, essaye de le convaincre le Maître. Tu es malade. Il faut que tu prennes le médicament. »

Avec un gros soupir, le gosse finit par acquiescer. Cependant, une fois la potion dans la bouche, il est secoué d’un haut le cœur. Il la recrache.

Il tousse à s’en arracher les poumons.

Le Maître remesure le médicament et tend à nouveau la cuillère à Sven.

« Je veux pas ! crie celui-ci. C’est pas bon, je vais vomir ! »

Le Maître sent monter la colère.

« Prend-le, grince-t-il. C’est pour te soigner.

– Non ! »

À bout de nerfs, le Time Lord lui donne une gifle. L’enfant ouvre la bouche pour hurler et le Maître en profite pour y enfourner la cuillère. Surpris, le bambin l’avale.

**********


Jusqu’à ce que Sven soit guéri, le Maître a compris qu’il ne pourrait pas se remettre à son horloge. L’enfant reste accroché à lui jour et nuit. Il constate avec étonnement que cela ne l’ennuie pas autant qu’il imaginait. Faire des châteaux de cartes ou monter les rails d’un train électrique sont des défis plutôt amusants.

Pour les soins, ils sont arrivés à un compromis. Le petit garçon boit son médicament et il a droit à une gourmandise juste après. Plus un câlin.

« La dame, elle avait raison, lui confie Sven, le lendemain de la gifle. Tu es gentil.

– Mais… je t’ai frappé, remarque le Maître, surpris.

– Oh, c’est rien ça, réplique le gosse en haussant les épaules. Ma maman, elle me donne des fessées parfois, et mon papa, il me tire les cheveux.

– Pourquoi ça ? s’étonne le Maître.

– Parce que je suis méchant. Je fais des caprices ou je me tiens pas bien à table. Et j’ai montré ma langue à mon papa. Et j’ai donné trop à manger aux lapins, alors qu’il fallait pas. »

**********


« Maître ? Sven ? Où êtes-vous ? »

La voix du Docteur !

Le Maître éprouve un vif soulagement. Ils étaient en train de visser les pièces d’un mécano pour fabriquer un tyrannosaure. Il se lève d’un bond. Entraînant le petit garçon derrière lui, il se précipite dans la salle de contrôle.

Elle est là, dépenaillée comme à son habitude, et accompagnée d’un jeune couple.

« Maman ! Papa ! » crie Sven.

Il lui lâche la main et court vers les nouveaux venus.

« Pourquoi as-tu été si longue ? » grogne le Maître.

Il regarde le petit garçon passer des bras de son père à ceux de sa mère en riant de joie.

« La guerre est finie, explique le Docteur. Les survivants se sont regroupés au sud du continent. Je voulais retrouver les parents de Sven et il m’a fallu du temps.

– Oh ! Tout est parfait, alors, grommelle le Maître.

– Tu n’as pas l’air content de la nouvelle ?

– Mais si ! Je suis ravi !

– Ça s’est bien passé avec le gosse ?

– À merveille ! »

Ils se retrouvent dans la cuisine pour déguster du thé et une montagne de boules qui ressemblent à des crottes de chèvres, mais sont un délicieux mélange de petits choux à la crème et de bonbons à la verveine.

Sven les engouffre deux par deux, assis sur les genoux de sa mère.

« Doucement, dit celle-ci en lui donnant une chiquenaude sur la joue. Tu vas te rendre malade. »

Le Maître regarde ce geste d’un œil critique. Il fait signe au père de Sven qu’il veut lui parler en privé. Ils sortent de la pièce pendant que les deux femmes continuent à papoter.

« Vous savez ce que c’est, ça ? demande-t-il à l’homme.

– Non, répond celui-ci.

– Ça s’appelle un TCE. C’est une arme. Elle tue de façon particulièrement désagréable. Je reviendrai dans quelques temps pour voir comment va Sven. Plus de fessées, ni de tirage de cheveux pour le punir, vous ou votre femme, d’accord ? Sinon je m’en servirais. Il y a d’autres moyens de remettre un enfant sur le droit chemin. Compris ?

– Compris… » balbutie le père.

Il avale difficilement sa salive devant le regard froid du Maître.

**********


« Tu es bien silencieux depuis quelques jours, remarque le Docteur. Est-ce que Sven te manquerait ?

– Tu plaisantes ! s’exclame le Maître. Je suis bien content d’en être débarrassé ! C’est vrai, bougonne-t-il, il était toujours dans mes pieds et il m’empêchait de travailler. »

Il plonge la main dans sa poche et triture un bout de tissu. Il a gardé la dernière paire de gants qui lui a servi à s’occuper de l’enfant. Elle conserve un peu de son odeur.



Citation:
« Une planète qui s’appelle Paradis, ça ne te tente pas ? s’enthousiasme le Docteur. L’endroit le plus sûr de l’univers. Tout y est splendide, et il n’y a strictement rien qui puisse représenter un danger là-bas.

– Une bonne description de l’Enfer, pour moi, grommelle le Maître. Et puis, combien de fois devrais-je te dire que je n’aime pas faire du tourisme ?

– Oh allons ! Ça te sortira un peu de ton train-train, vieux grognon pantouflard ! Je te jure que nous n’y resterons pas plus d’une journée. Si vraiment ça te déplaît, on rentre avant. D’accord ?

– Tu es insupportablement… convaincante ! soupire-t-il. Allons-y pour une journée au Paradis. »

L’endroit est magnifique. Partout où ils se posent, les plus superbes paysages les attendent. Les cieux sont bleus ou violines, ponctués de nuages crème ou roses. Au milieu de vallonnements doux ou de pics impressionnants, la terre brune, rouge ou jaune se marie harmonieusement à la végétation pourpre ou verte. Les océans enchaînent les vagues houleuses aux transparences de pierres précieuses.

Seulement, le Maître sent l’ennui s’abattre sur lui au bout des deux premières heures.

Ils sont en train de contempler un coucher de soleil d’une beauté à couper le souffle, debout sur un promontoire, les pieds nus dans une herbe si douce qu’on a l’impression de marcher sur un tapis de haute laine. Il ouvre la bouche pour dire « j’en ai assez, rentrons », quand le Docteur pousse un petit cri :

« Aïe ! »

Elle lève la jambe, retrousse le bout de tissu défraîchi qu’elle appelle un pantalon, et montre sur sa cheville deux petits trous qui saignent un peu.

« Je croyais que rien ne pouvait blesser ici ? interroge le Maître.

– Moi aussi. J’y suis déjà venue, et cette planète a été classée par le H2G2 comme la plus sûre de l’univers. Normalement, il n’y a même pas un insecte qui pique. »

Le Docteur s’assoit dans l’herbe et elle examine les petites blessures. Les deux points ont cessé de saigner, mais un léger gonflement se produit. Elle veut se relever, et commence à pester :

« Leurs renseignements ne sont pas à… jour… je vais leur… »

Le Maître la voit porter la main à sa gorge. Elle avale difficilement sa salive.

« Je vais leur… » reprend-elle.

Légèrement inquiet, le Maître se penche vers elle, lorsqu’il aperçoit une silhouette sombre, encapuchonnée de noir. Elle flotte à quelques centimètres au dessus de la prairie. Son aspect lui semble familier, sans qu’il arrive à se rappeler exactement qui elle est.

« BONJOUR, leur déclare l’inconnu. OU PLUTÔT – il jette un coup d’œil au soleil qui finit de disparaître à l’horizon – BONSOIR. LE DOCTEUR, SI JE NE M’ABUSE », ajoute-t-il en regardant à ses pieds.

Le Maître baisse les yeux vers sa compagne à nouveau, et il constate avec une douloureuse surprise qu’elle est allongée et ne donne plus signe de vie. C’est arrivé en quelques secondes, juste le temps qu’il détaille le nouvel arrivant. Il n’a pas vu l’instant se produire.

« Non, murmure-t-il.

JE CRAINS QUE SI, constate l’autre personne. ELLE ÉTAIT À SA DERNIÈRE VIE, N’EST-CE PAS ? VOUS AUTRES, TIME LORDS, ME COMPLIQUEZ LA TÂCHE. VOS SABLIERS À PLUSIEURS NIVEAUX M’ONT OBLIGÉ À PRENDRE DES DISPOSITIONS PARTICULIÈRES SUR MES ÉTAGÈRES.

– La Mort ! » souffle le Maître.

Il reconnaît maintenant le vêtement à capuche, sous laquelle il peut distinguer le crâne aux orbites sombres, où tournoient deux éclats bleutés, et l’étrange instrument que tient l’être légendaire de sa main osseuse.

« AH, JE VOIS QUE VOUS ME REMETTEZ ENFIN ! UN PEU LONG SUR CE COUP. VOUS AVEZ L’ESPRIT PLUS VIF D’HABITUDE.

– Qu’allez-vous faire d’elle ?

TOUT D’ABORD CECI », répond la Mort.

D’un geste élégant, avec sa faux, il coupe l’air juste au dessus du corps et celui-ci s’affaisse complètement. Ce n’est plus qu’une enveloppe vide désormais.

« ET ENSUITE, JE L’EMMÈNE. JE L’ACCOMPAGNE VERS LE LIEU OÙ ELLE DOIT ALLER.

– Où ? Où est ce lieu ? Dites-moi ?

QUELLE IMPORTANCE ! ELLE VA LÀ OÙ VOUS NE POURREZ PLUS L’ATTEINDRE.

– Dites-moi où, je vous en prie », supplie le Maître.

La Mort le regarde. S’il pouvait exprimer quelque chose, ce serait la surprise.

« VOUS VOUS ACHARNEZ DEPUIS DES CENTAINES D’ANNÉES À ESSAYER DE LE, PUIS DE LA TUER. MAINTENANT C’EST ARRIVÉ ET VOUS SEMBLEZ MÉCONTENT ?

– Je ne permettrais à personne de faire ça à ma place. Qu’est-ce que c’était ? Ce qui lui a causé cette blessure mortelle ?

UNE VIPÈRE. C’EST UN ANIMAL QU’ON NE TROUVE QUE SUR TERRE. IL EST FORT POSSIBLE QUE CE SOIT VOUS QUI L’AYEZ AMENÉ ICI. SANS LE VOULOIR BIEN ENTENDU.

– La Terre ! » grince le Maître, les yeux flamboyants de colère.

La Mort commence à s’éloigner en agitant une main squelettique en guise d’au revoir.

« VOUS M’EXCUSEREZ, lance-t-il. CETTE CONVERSATION EST PASSIONNANTE, MAIS PLEIN DE CHOSES À FAIRE, VOUS SAVEZ.

– Où l’emmenez-vous ? » lui crie le Maître.

Sans s’arrêter, ni même se retourner, l’être lui répond :

« LES ENFERS. »

À peine a-t-il fini de prononcer le mot qu’il disparaît. Le Maître croit entendre le galop d’un cheval, puis plus rien.

Il ne reste que lui et ce corps inerte qui n’est plus le Docteur, mais un assemblage de chair sans intérêt. Sans même lui accorder un dernier regard, il se hâte vers le TARDIS qui l’attend à quelques mètres.

**********


« Les Enfers », murmure-t-il quelques minutes plus tard, en consultant la base de données de la machine spatio-temporelle.

Il ne trouve rien de précis sur ce lieu dans l’ordinateur du TARDIS. Juste quelques légendes.

La Matrice, pense-t-il alors. S’il y a un endroit où je peux dénicher un renseignement, c’est bien là.

Se poser sur Gallifrey en passant inaperçu est difficile. La vieillerie du Docteur ne possède pas les aménagements sophistiqués qu’il avait mis en place sur le sien. Ils lui permettaient de passer le bouclier de sa planète et de se matérialiser, sans être repéré, directement à l’intérieur de la Matrice.

Mais le TARDIS du Docteur possède un avantage que n’avait pas le sien : elle a une âme et elle a développé un lien très particulier avec son propriétaire.

Il me suffit de lui demander, songe le Maître.

« Tu dois bien être capable de faire ça ? prononce-t-il à voix haute. Pour elle. »

Il tape alors les coordonnées et l’engin démarre, le secouant fortement.

La matérialisation est encore plus chaotique. La Matrice est un lieu dangereux. Cependant, il a peu de chance d’accéder au savoir le plus secret s’il ne prend pas de risques.

Il sort prudemment et inspecte les alentours. Le lieu où l’a déposé la machine spatio-temporelle ressemble aux salles blanches stériles et, totalement dénuées de poussières où l’on assemble les plus délicats composants des nouveaux TARDIS. Au bout de quelques pas, de minuscules billes, venant de partout, volettent vers lui. Il sait ce que c’est. Elles sont chargées de faire disparaître tout ce qui pourrait polluer cet endroit. Aussi propre et soigneux soit-il, il est considéré comme un tas d’immondices par ces agents nettoyants.

Il faut faire vite avant qu’elles soient assez nombreuses pour s’agglutiner à lui et le dissoudre grâce au produit très corrosif qui nappe leur surface. La sueur au front, il se dirige vers un terminal immaculé et tape à toute vitesse sa demande de renseignements. La réponse devrait venir en quelques secondes.

PAS DE DONNÉES apparaît sur l’écran.

Les boules ont commencé à se coller sur son corps. Il peut sentir le picotement, puis la brûlure du produit aux endroits où elles touchent sa peau. Il réfléchit vite.

Ça doit avoir un autre nom sur Gallifrey, pense-t-il.

À toute vitesse, il tape tous les termes qui lui viennent à l’esprit concernant le royaume des Morts dans toutes les civilisations qu’il connaît.

Cette fois-ci, il obtient quelque chose, mais rien de précis. Selon les mots, les informations sont même contradictoires. Il mémorise le maximum de renseignements, avant de regagner le TARDIS en courant. Il est maintenant entièrement recouvert de ces minuscules boules qui font implacablement leur travail de nettoyage.

Elles se détachent toutes de lui, dès qu’il franchit la porte de la machine. Il gagne d’abord une salle de bain et se débarrasse de ce qu’il reste de son costume.

Mon préféré, songe-t-il avec amertume, en jetant le chiffon troué qu’il est devenu.

Son corps est couvert de brûlures plus ou moins profondes, plus ou moins étendues. Avec un soupir, il se rend à l’infirmerie et étale sur sa peau un onguent qui va réparer ces dégâts.

À nouveau vêtu, il retourne dans la salle de commandes.

Il entre dans l’ordinateur les diverses données qu’il a mémorisé. Et il crée un petit programme pour les comparer entre elles. Le résultat sort sous forme de graphique. Les lignes partent dans tous les sens, mais chacune d’entre elles passe par le même point. Il sourit. Il a enfin les coordonnées précises de l’entrée des Enfers. Elle se situe à peu de distance de Gallifrey, dans un lieu que l’on dit être le centre de l’univers, l’emplacement du fameux Big Bang.

À cet endroit, se trouve un système solaire d’une simplicité biblique. Une seule toute petite planète tourne autour d’un soleil mourant. Ce n’est qu’un rocher stérile où s’agrippe une végétation chétive et une atmosphère ténue. Il s’arrête devant une faille étroite qui s’enfonce profondément dans une falaise rocailleuse.

« Est-ce donc ici que l’on vient ? » murmure-t-il, frissonnant.

Il comprend sa propre répugnance pour la mort et son désir de survivre à tout prix.

La faille est beaucoup plus grande qu’il ne l’avait vu de prime abord. À son entrée, elle est large de plusieurs centaines de mètres. Cependant, plus il avance, plus elle rétrécit. Bientôt, le ciel disparaît au dessus de sa tête et la pauvre lumière extérieure fait place à des ombres de plus en plus noires. Il suit une des parois de la main, et sort une lampe pour éclairer sa route.

La lueur s’étouffe au bout de quelques mètres, comme si les ténèbres étaient solides et ne se laissaient pas pénétrer. La température descend. Une odeur douceâtre flotte dans l’air immobile. Il sent des présences autour de lui, mais ne voit rien.

« Les âmes des morts qui se dirigent vers leur ultime demeure », souffle-t-il.

Même sa voix ne porte pas dans cet environnement statique. Le parfum suave et écœurant se transforme et devient de plus en plus fort. C’est maintenant une odeur de bête qu’il renifle. Les parois s’étrécissent encore, le laissant juste passer. L’étroit couloir se poursuit durant des kilomètres. Et toujours ces présences qui passent au travers de son corps et y laissent une sensation de froid… mortel.

Une peur panique commence à monter en lui. Une envie insupportable de tourner les talons et de fuir à toutes jambes. Il est pourtant toujours décidé à aller jusqu’au bout. Il comprend que ce sentiment lui est imposé. C’est le premier obstacle qui empêche les vivants d’accéder à cet endroit où ils n’ont rien à faire. Il résiste, déterminé à ne pas céder à la frayeur.

Le deuxième obstacle se présente. L’étroit couloir débouche sur une immense caverne qu’une lueur froide permet de visualiser dans son ensemble. Sur la paroi opposée, s’ouvre un autre passage qui permet de continuer sa route. Mais entre lui et ce trou, se tient une créature immonde, attachée au mur par de solides chaînes. Elle est suffisamment grande pour lui barrer le chemin. C’est d’elle que provient la senteur fauve, l’odeur presque insoutenable de putréfaction. Aux yeux des Humains, elle aurait vaguement la forme d’un chien.

Le corps massif, très épais au niveau du torse, s’affine vers l’arrière-train, lequel est plus bas que les épaules. Les pattes sont comme des troncs, noueuses de muscles et de tendons qui saillent à chaque mouvement. Le cou, très large, supporte trois têtes aux yeux de feu. Chaque gueule est pourvue de crocs aussi longs et coupants qu’une bonne dague. Une bave mousseuse en dégouline, formant une flaque dans laquelle l’animal piétine.

Il aperçoit le Maître et fait entendre un rugissement à décoller les tympans. Il tente de se jeter sur lui, mais la longueur des chaînes a été calculée pour qu’il ne puisse atteindre ceux qui se tiennent sur le seuil de la pièce. Son mufle central s’arrête à quelques centimètres du visage du Maître. Celui-ci recule tout de même d’un pas. L’animal tourne le cou pour voir si ses deux autres gueules n’auraient pas plus de chance d’attraper cette proie.

Il étudie la bête et la disposition du lieu. Mais les créateurs de cette brute ont tout prévu et il n’y a aucune possibilité d’éviter de se faire dévorer.

L’hypnotiser ? songe-t-il.

Ce serait la seule solution. Il fouille ses poches à la recherche de sa montre gousset… et en sort le TCE.

« Évidemment, s’exclame-t-il, pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je perds du temps en balivernes, alors que la solution est si simple ! »

L’arme, braquée vers le monstre, projette son rayon mortel. Or, au lieu de se réduire à la taille d’un chiot et de périr, la créature grandit encore. Elle touche désormais le plafond avec le sommet de ses crânes. Elle arrive à briser une partie de ses chaînes.
Le Maître fait un bond en arrière. La patte de l’animal est maintenant capable de pénétrer dans le tunnel et elle griffe le sol à quelques centimètres de ses pieds. La situation est pire qu’avant.

Il décide de tenter quand même l’hypnose.

Il profite de ce que l’animal renonce momentanément à essayer de l’attraper pour faire tourner sa montre devant les yeux de la tête qui se trouve face à lui. Cela semble marcher. La gueule se ferme, le crâne se balance doucement, les yeux sont fixes.

« Tu me laisses passer, maintenant », intime-t-il avec autorité.

Il avance d’un pas, puis un autre, s’apprêtant à contourner l’animal.

Seule la rapidité de ses réflexes lui évite d’être saisi par les crocs de la mâchoire de droite. Il s’est à nouveau réfugié à l’entrée du couloir. Il lui faut hypnotiser les trois têtes, une seule ne suffit pas.

Seulement, il comprend rapidement que c’est impossible. Le temps qu’il met à endormir chacune, au moins une des deux autres se réveille.

Découragé, il s’assoit un instant pour réfléchir.

Je n’ai pas couru les dangers de la Matrice et fait tout ce chemin pour abandonner maintenant, songe-t-il.

Une étrange idée lui vient à laquelle il n’aurait jamais pensé quelques années auparavant : qu’aurait fait le Docteur à ma place ?

Il réalise qu’il s’est lancé immédiatement dans la lutte, sans plan mûrement réfléchi, pour éviter de penser à elle. Ne pas l’évoquer et laisser les souvenirs l’envahir. Toute une vie. Des centaines d’années à être obsédé par la même personne. À la haïr. À… l’aimer ?

« Je ne l’aime pas, non ! grogne-t-il les dents serrées, soulevé par une bouffée de colère. Et je n’ai rien à faire ici ! »

Il se lève et tourne le dos à la bête des Enfers, remontant en sens inverse l’étroit couloir. Il se sent libéré. Son pas se fait plus léger, au fur et à mesure qu’il s’éloigne. Il laisse son esprit vagabonder. Des bouts de conversation avec le Docteur lui reviennent. Elle a – "avait", utiliser le passé ne lui est pas encore familier pour parler d’elle – pour désagréable habitude de lui raconter des anecdotes qu’elle trouve – "trouvait" – amusantes, des histoires qui lui étaient arrivées au cours de ses nombreuses pérégrinations.

Brusquement il s’arrête.

« Mais oui, c’est ça ! s’écrie-t-il. Ça devrait marcher ! Ça doit pouvoir marcher ! »

Il fait à nouveau demi-tour et fonce dans le boyau glacé, parcouru par les ombres des morts. Le gros chien des Enfers, qui s’était couché et lui montrait son flanc, se relève et se lance à nouveau vers lui, tout juste retenu par ses entraves.

Après s’être légèrement raclé la gorge pour l’éclaircir, le Maître commence d’une voix d’abord peu assurée :

Klokleda partha menin klatch,
Haroon, haroon, haroon,
Klokleda sheenah tierra natch,
Haroon, haroon, haroon,
Haroon, haroon, haroon…


Il se sent grotesque de chanter une berceuse à cette monstruosité. Mais ça a marché avec le Docteur et Aggedor, pourquoi cela ne marcherait-il pas avec lui et cette horreur ?

Heureusement que personne n’est là pour me voir faire quelque chose d’aussi stupide, pense-t-il.

La bête continue à tirer sur sa chaîne en grognant. La berceuse vénusienne ne semble avoir aucun effet sur elle.

Elle – enfin "il" à l’époque – utilisait aussi un objet scintillant qu’elle – je veux dire "il" – faisait tourner devant ses yeux, si je me souviens bien.

Il ressort la montre et l’utilise, tout en continuant à chanter. Peu à peu sa voix se raffermit.

Il se produit alors un étrange phénomène. Le Docteur elle-même chante à sa place cette berceuse qu’elle avait fredonnée, lorsqu’elle lui avait conté l’histoire de Peladon et d’Aggedor. Il a dans l’oreille les intonations exactes qu’elle avait prises, et sa voix se met à les imiter parfaitement.

Les grognements furieux de l’animal diminuent d’intensité. Il salive de plus en plus et la flaque s’étend, formant une véritable petite mare.

Le Maître avance à l’orée du tunnel. Il chante toujours avec la voix du Docteur. Les trois têtes du chien des Enfers se balancent en rythme. Pour l’instant cependant, son regard le fixe toujours.

Il enchaîne les couplets et le refrain pendant des heures. Son bras est tétanisé de faire tourner l’objet brillant devant les yeux des trois têtes.

Le râle de la bête s’affaiblit doucement et se transforme. C’est un ronflement, maintenant. Il devient si sonore qu’il fait vibrer l’air stagnant de la grotte. Les pattes s’affaissent lentement et le monstre s’étale sur le sol remplissant entièrement l’espace. Le Maître va devoir l’escalader pour parvenir de l’autre côté.

Il commence par piétiner dans la bave glissante. Il chute dans la flaque et se retrouve à ramper dans le mucus puant. Enfin, il arrive à accrocher les poils de l’animal qui s’agite en grondant.

Klokleda partha menin klatch, haroon, haroon, haroon… recommence à chanter le Maître. La créature pousse un soupir et ronfle de plus belle. Péniblement, le Maître grimpe sur le dos en s’aidant des saillies que forment les coudes, puis les côtes. La fourrure est lisse, ses pieds englués de salive. Il doit s’agripper fortement pour ne pas retomber à terre. Il rampe sur le dos bosselé de muscles. Lorsqu’il arrive près de la paroi opposée, il s’aperçoit que la bête bouche presque complètement le couloir qui lui permettrait de pénétrer plus avant dans les Enfers.

Il continue à hurler sa berceuse au milieu du bruit produit par trois fosses nasales en pleine activité, pour maintenir le sommeil de la créature.

Le dos collé au mur, il essaye de se glisser entre lui et le flanc velu qui exhale une odeur épouvantable. À chaque expiration du chien, il arrive à progresser un peu, à chaque inspiration il est écrasé entre l’animal et le rocher. Bientôt son corps tout entier réussit à passer l’obstacle. Il ne reste plus qu’à faire suivre sa tête. La dernière respiration du monstre appuie sur son cou, l’étranglant à demi. Enfin, il est libéré et se laisse tomber le long du flanc, ralentissant à peine sa chute en s’accrochant aux poils.

Il roule dans le nouveau tunnel, puis avance rapidement à quatre pattes, pour se mettre le plus vite possible hors de portée des griffes meurtrières.

Il ne fait pas totalement noir, ici. Une lueur grise, sale, permet de se diriger. Le couloir lui-même a tout juste la taille d’un homme. Le Maître débouche assez vite dans un autre corridor perpendiculaire. Une galerie plutôt, extrêmement large et haute. Au milieu, coule un fleuve aux eaux noires, qui ne produisent pas un seul clapotement.

La même lumière crépusculaire y règne. Le Maître aperçoit des ombres mouvantes qui passent autour de lui. Toujours les âmes, mais maintenant il peut les voir. Elles se détachent en plus clair dans l’air sombre et se dirigent toutes vers le même point. Accroché à la rive, une embarcation attend son chargement, puis s’éloigne pour rejoindre l’autre côté.

L’esquif a un nautonier, un être que l’on ne distingue presque pas des fantômes qu’il transporte. C’est une silhouette à demi transparente couverte d’un manteau qui la cache totalement, à part la tête. De celle-ci, on voit surtout les yeux caves qu’un éclat froid éclaire à peine.

À chaque voyage, une partie des âmes bascule dans le flot et le Maître perçoit leurs hurlements de désespoir. Ce son ne frappe pas son oreille, mais retentit directement dans son corps, lui donnant envie de fuir.

Résistant à cette impulsion, il s’approche à son tour. La créature qui conduit le bateau se tourne vers lui :

« Vivant ! lui lance-t-elle. Quelle hardiesse d’être parvenu jusqu’ici ! As-tu de quoi me payer pour ton voyage ? Sais-tu que c’est une route à sens unique et que celui qui traverse ne revient jamais ?

– Je traverserai à nouveau dans l’autre sens, affirme le Maître.

– Tu es bien présomptueux !

– Que veux-tu pour m’emmener sur ta barque ? le coupe le Maître.

– Quelque chose de valeur. D’une très grande valeur. Que peux-tu me donner qui t’est le plus cher ? »

La première réponse qui vient spontanément à l’esprit du Maître est que ce qu’il a de plus cher, lui a déjà été pris. Mais il repousse cette idée, d’abord parce qu’elle l’effraie, et ensuite parce qu’il ne peut donner ce qu’il n’a plus.

Il sort son TCE.

« Cette arme que j’ai moi-même fabriqué, répond-il.

– Balivernes ! Ce n’est qu’un gadget sans importance, répond l’être infernal. Tu pourras t’en refaire dix, si tu le veux. Il me faut quelque chose de plus important pour toi. Un objet que ne pourras plus jamais avoir, si tu t’en sépares.

– Je n’ai rien de tel sur moi… commence le Maître.

Sur toi non, mais en toi oui. Je vois ce que j’aimerais posséder.

– Quoi donc ? questionne le Maître, inquiet.

– Là ! s’exclame le batelier, désignant son torse d’un doigt immatériel. Je vois deux choses qui palpitent. Deux gemmes rouge sang. Deux rubis vivants. Il m’en faut un !

– Mais, balbutie le Maître, mais… j’en ai besoin !

– Justement, c’est ce qui les rend si précieux. Je ne te les prendrais pas tous les deux, un seul me suffira.

– Un corps de Time Lord nécessite deux cœurs », argumente le Maître.

La créature lui tourne le dos et reprend son travail de passeur.

Le Maître recule, s’appuie à la rocaille, à quelques pas de l’ouverture vers l’extérieur. Il a foncé sans réfléchir dans cette aventure absurde. Lui, le roi des plans bien organisés, où rien n’est laissé au hasard et où chaque possibilité d’échec a été prévue, ainsi que le moyen de la contourner. Comment s’est-il lancé dans ce stupide sauvetage sans le plus petit bout d’idée ?

Je suis devenu bien trop "Docteur", en la fréquentant de près, pense-t-il. Il serait peut-être temps que je passe à autre chose. C’est une chance, cette disparition. Il faut que je la saisisse. Je ne suis pas à l’origine de sa mort certes, mais n’est-ce pas le résultat qui compte ?

Alors, pourquoi reste-t-il immobile, incapable d’avancer ou de repartir ? La crainte de devoir affronter à nouveau le chien à trois têtes ? Non, il l’a fait. Il peut le refaire. Alors quoi ?

« Décide-toi, mortel, l’interpelle le nautonier à son voyage suivant. L’air n’est pas fait pour les vivants, ici. Déjà, il t’empoisonne lentement. Dans peu de temps, il sera trop tard, et tu traverseras ce fleuve comme les autres : sous forme d’ectoplasme. »

Le Maître qui s’était assis, se relève d’un bond. Il avale sa salive et pose la main sur sa poitrine, où il sent le double battement.

« Comment allez-vous vous y prendre ? demande-t-il.

– C’est oui alors, affirme son interlocuteur.

– Non, je n’ai pas dit ça ! Je veux juste savoir, se défend le Maître.

– Tu l’as déjà décidé. Mais tu dois le dire toi-même, sinon je ne peux rien faire.

– Je n’ai rien décidé… s’insurge le Maître.

– J’entends ton esprit comme si tu me parlais, réplique l’être des Enfers. Mais ne vaut comme contrat que ce qui est prononcé à voix haute.

– Je… balbutie enfin le Maître. Je vous donne… un de mes deux cœurs pour pouvoir traverser ce fleuve en toute sécurité.

– Attention, l’avertit le passeur. Je ne garantie pas ta sûreté. Tu es seul responsable de ce qui t’arrivera avant d’atteindre l’autre rive. »

Il lance la main en avant. Ses doigts traversent le torse comme si la chair et les os n’existaient pas. Le Maître sent les serres se refermer sur un de ses organes. Un froid mortel le parcourt et une douleur atroce le déchire. Cependant, il est incapable de crier, de bouger même. Ce n’est que lorsque le batelier ressort l’objet palpitant, qu’il tombe à genoux et hurle… ou croit hurler car aucun son ne franchit sa gorge.

Il se redresse, titubant. Il n’y a pas de sang. Ses vêtements, sa peau, tout est intact. La douleur a disparue aussi vite qu’elle l’avait envahi. Il n’y a plus qu’un seul battement dans sa poitrine.

J’ai l’habitude, songe-t-il. Après tout, j’ai occupé un corps humain avec son unique cœur pendant un long moment.

Il sait pourtant que c’est très différent. Un corps de Time Lord a besoin de deux cœurs pour fonctionner correctement, mais c’est fait, maintenant. Impossible de revenir en arrière. Inutile de s’attarder là-dessus.

« Qu’attendons-nous ? » grogne-t-il, impatient.

Il enjambe le rebord du bateau, et la créature manie son bâton pour les pousser vers le milieu du flot. Ce n’est qu’une fois dans l’esquif qu’il se rend compte à quel point il est fragile. C’est à peine un tronc d’arbre évidé dont les bords sont si fins et si abîmés qu’on se demande comment il peut flotter. Il tangue sur les eaux épaisses et semble toujours à deux doigts de se renverser. Le Maître se blottit au centre. Comment doit-il agir pour ne pas basculer dans le fleuve, comme il a vu des âmes le faire ?

N’en ayant aucune idée, il essaye d’oublier son état présent et se projette vers l’avenir immédiat. Cela le ramène au… Docteur bien sûr. C’est pour elle qu’il est en train de faire tout ça.

Pour elle que j’ai chanté cette berceuse ridicule, songe-t-il avec amertume. Pour elle que j’ai piétiné dans la bave puante du monstre. Pour elle que j’ai manqué être écrasé entre sa fourrure et le mur. Et pour elle que je viens de donner un de mes deux cœurs. Pour elle enfin que je risque cette traversée périlleuse.

La barque tourbillonne brusquement, et manque verser son passager dans la rivière souterraine. Accroché au rebord, c’est à nouveau vers le Docteur que ses pensées se tournent, mais de façon différente. D’étranges souvenirs surgissent. Les drôles de rêves qu’il faisait à une époque. Des rêves si réalistes qu’il avait du mal à les distinguer de la vraie vie. Des rêves où il était une enfant, une fillette à peine adolescente, et où le Docteur était sa mère.

« Te voilà à bon port. »

La voix désincarnée du batelier le tire de ses songes. Il secoue les derniers lambeaux de cette sensation étrange d’avoir eu un corps de gamine dégingandée… et d’avoir appelé le Docteur "maman".

Cette rive-là s’enfonce dans une brume qui ne permet pas de voir à plus d’un pas ou deux devant soi. Il se retourne pour demander au passeur vers où il doit se diriger, mais le même brouillard l’entoure de tous côtés. Tout a disparu : la galerie, la rivière, le batelier et sa barque. Il ne perçoit même plus les morts. Il est complètement seul dans ce monde flou. Il se met à marcher avec prudence, un pied après l’autre, tâtonnant le sol. Il appelle, mais sa voix ne porte pas. La brume s’épaissit à tel point qu’il ne voit pas sa main tendue au bout de son bras. Il comprend ce que voulait dire le nautonier par ces mots "celui qui traverse ne revient jamais". Comment pourrait-il revenir s’il ne sait plus où il se trouve ?

Il lui faut continuer, il n’y a pas d’autre solution. Il commence une longue errance dans cette vapeur mouvante que des formes fugitives traversent par moments.

**********


« Je n’avais pas vu de vivant arriver jusqu’ici depuis… depuis fort longtemps. Mais qu’est-ce que le temps ? Que signifie-t-il exactement lorsqu’on est éternel ou qu’on peut s’y déplacer à sa guise ? Rien. N’est-ce pas Time Lord ? »

Du lieu vague et embrumé où il cheminait, le Maître est passé sans transition… ici. Combien de temps est-il resté à arpenter cette terre sans ombre et sans horizon, il n’en sait rien. Cela a pu durer quelques secondes ou plusieurs années. Comme vient de le dire son interlocuteur, le temps est une notion relative.

Il se trouve dans une bibliothèque qu’on a aménagée de façon douillette. Les murs sont couverts de rayonnages supportant des livres aux couvertures de cuir. Il y en a de toute taille, couleur et ancienneté. Dans la salle on a déposé des fauteuils, des tables basses chargées de bouteilles de boissons et de verres immaculés.

Derrière son bureau, dans un siège confortable, un homme d’allure banale. Il a une tête ronde, un peu poupine, le crâne dégarni, les paupières tombantes. Il est habillé dans le style du vingtième siècle terrien, avec une chemise bleu clair, un gilet gris à chevrons beiges et une cravate bordeaux. Il se tient bien calé dans son fauteuil, les coudes sur les accoudoirs, les mains aux doigts joints en arche devant lui.

« Qui êtes-vous ? demande le Maître.

– Je te croyais intelligent, réplique son vis-à-vis.

– Je sais qui vous êtes, répond le Maître, vexé. Le maître de ces lieux, je suppose, mais je ne connais pas votre nom.

– Bah, est-ce qu’un nom est important ? On m’en a donné tellement que je ne sais lequel choisir. Est-ce que Hadès te convient ?

– Ça ira », lui accorde le Maître.

Le chef du royaume des morts rit doucement. C’est un rire bon enfant. Celui que l’on aurait en voyant un bambin tenter d’imiter les grandes personnes.

« Quel orgueil ! s’exclame-t-il. Il forme autour de toi une aura dix fois plus importante que ta personne. Tu te vois beaucoup plus grand que ce que tu es, petit Time Lord. Ça t’a déjà joué de nombreux tours et ça t’en jouera encore.

– Mais c’est ce qui m’a permis d’arriver ici, rétorque le Maître.

– C’est exact », admet Hadès.

Il se lève.

« Je suis un hôte bien négligent ! » s’excuse-t-il.

Il désigne un canapé.

« Veux-tu bien t’asseoir ? Nous pourrons discuter de façon plus décontractée. Choisis parmi ces boissons celle qui te convient le mieux. »

Le Maître s’installe dans le fauteuil, et il examine les bouteilles.

"Oubli", lit-il sur l’une d’elle. "Regrets" sur une autre. "Remords", "Chagrin", "Colère", "Haine", "Vengeance", "Trahison", "Ingratitude", "Égoïsme".

« Que des sentiments ou des attitudes négatives, remarque-t-il.

– Je pensais que c’était ce qui te conviendrait. Mais on peut changer, si tu veux. »

Il fait un vague geste de la main au dessus des bouteilles. Leurs couleurs changent. Les liquides étaient de teintes vives, presque fluorescentes. Maintenant, ils sont sombres et ternes.

« "Joie" », murmure le Maître à haute voix.

Il continue :

« "Amour", "Patience", "Don de soi", "Confiance", "Béatitude", "Sympathie", "Gentillesse", "Enthousiasme", "Douceur", "Gratitude", "Fidélité" »

Il hésite. Aucune ne l’attire. Il va pour dire "non, finalement, je ne veux rien", mais finit par saisir la bouteille de "Don de soi". Ce qui coule dans son verre est verdâtre, légèrement visqueux, pas appétissant du tout. Néanmoins, il avale une gorgée. Non pas parce qu’il en a envie, mais parce qu’Hadès le dévisage, et qu’il comprend que c’est une nouvelle épreuve.

« C’est amer ! » grimace-t-il.

Cependant, après l’amertume, le liquide laisse une sensation de fraîcheur dans la bouche. Il boit un deuxième trait. C’est moins désagréable. La troisième fois, c’est même bon.

Il repose son verre brutalement. Il craint soudain de trop prendre goût au contenu de cette bouteille. Il regarde son hôte et grogne :

« Je ne suis pas venu pour tester des boissons. Où est le Docteur ? »

Jusqu’à présent, il n’avait pas fait attention aux yeux de son interlocuteur, mais celui-ci le fixe de façon si intense qu’il ne peut les éviter. Avec un gémissement, il se plaque au dos de son siège. Les pupilles d’Hadès ont un aspect qui le renvoie à une sensation trop familière et très douloureuse : celle de se trouver devant le vortex du temps. À cet instant qui a tant marqué sa mémoire, que chaque détail y est encore gravé au fer rouge.

« Où est le Docteur ? » répète-t-il, haletant.

Il déteste le tremblement dans sa voix et l’atroce peur qu’on y décèle.

« Dans un lieu où elle se plaît : les Champs Élyséens. En as-tu entendu parler ?

– Non, balbutie le Maître, en s’efforçant de détourner les yeux sans y parvenir.

– Aucune importance, déclare Hadès. Ce n’est pas là où tu iras de toute façon.

– Que voulez-vous dire ?

– Crois-tu que le chemin de ta vie te mènera où vont les héros et les hommes de bien ? »

Le Maître ne répond pas directement. Il demande à nouveau :

« Où est le Docteur ? Je veux la voir.

– Tu m’amuses, petit Time Lord, siffle soudain le Dieu des morts. Pour l’instant… » ajoute-t-il.

Il se lève de son fauteuil et lorsque le Maître en fait autant, la pièce disparaît. Ils sont au bord d’un immense trou. Il n’en voit pas la rive opposée, mais les côtés s’incurvent doucement avant de s’effacer dans le lointain.

« Tu veux voir ta bien-aimée, alors ? questionne Hadès.

– Ce n’est pas ma… commence le Maître.

– Le lieu n’est pas propice au mensonge, le coupe le maître des Enfers, même ceux que tu te fais à toi-même. Mais soit, vas la rejoindre et essaye de la convaincre de partir. Si tu y parviens, je la relâche. Mais je doute que tu réussisses. »

Il donne une poussée dans le dos du Maître et celui-ci chute dans le gouffre. Il se retrouve immédiatement… sur la planète Paradis à l’endroit exact où c’est arrivé. Le promontoire, l’herbe douce comme un tapis de haute laine, même le superbe coucher de soleil, tout y est. Il n’y manque qu’une chose : le TARDIS.

« Et le Docteur, murmure-t-il. Où est-elle ? »

Des voix se rapprochent. Un groupe d’hommes et de femmes se promènent tout en devisant gaiement. Ils sont vêtus de longues robes aux couleurs pastel. Une des femmes renverse la tête et fait entendre un rire cristallin. Un des hommes l’aperçoit et lui fait un signe de la main. Un signe de bienvenue.

Il se dirige vers eux.

« Que voulez-vous, ami ? » l’interroge l’inconnu.

Son doux visage est nimbé d’un sourire engageant.

« Un vivant ! chuchote un autre avec un air de surprise attendrie.

– Je cherche le Docteur », répond le Maître.

Ces gens le mettent mal à l’aise. Toute cette beauté, cette perfection est tellement insupportable ! Et surtout, il commence à douter. À se demander si elle voudra bien rentrer avec lui. Après tout, elle appréciait cet endroit. Quel bonheur ce doit être pour elle de s’y trouver éternellement.

« Elle doit être à la fontaine, intervient une des femmes. Elle aime beaucoup ses eaux claires. »

– Merci ! » souffle le Maître, avant de l’éloigner à toute vitesse.

Il n’a pas demandé où était la fontaine, mais un son le guide. Peu après avoir contourné un relief, il débouche sur un cirque bordé d’une falaise d’où jaillit une cascade. Elle tombe dans un bassin peu profond. Une femme marche dans cette eau. Il ne voit que son dos, mais il la reconnaît aussitôt. Personne ne peut avoir une silhouette aussi parfaite, même sous l’informe robe pastel, ni des cheveux aussi dorés.

Un élan le pousse en avant, qu’il réfrène aussitôt. Il s’aperçoit que n’avoir qu’un seul cœur quand il se met à battre très fort, est douloureux. La femme s’éloigne. Il veut l’appeler, mais le souffle lui manque. Elle arrive sur l’autre rive, y grimpe et continue sa route.

« Docteur », parvient-il à exhaler.

Sa voix a été si faible qu’elle ne peut l’avoir entendu, au milieu du bruit de la cascade et de celui des oiseaux qui pépient dans les feuillages.

Cependant, elle se retourne.

« Maître ! »

Elle accourt, retraverse l’étang et se jette dans ses bras.

« Emmène-moi ! lui chuchote-t-elle à l’oreille. Je m’ennuie à mourir ici ! »

Puis elle éclate de rire.

« Ah, non ! Je ne peux pas ! Je suis déjà morte !

– Tu avais pourtant l’air de t’y plaire, remarque le Maître, circonspect. Et j’ai vu là-bas des gens qui avaient l’air profondément heureux.

– Au début, j’ai trouvé ça reposant, explique-t-elle. Enfin, je n’avais plus à courir pour échapper à la mort, à me battre pour sauver des gens, à réfléchir au prochain piège que tu étais en train de me tendre. Mais il ne se passe rien, ici ! Strictement rien. Je te le dis nettement : le Paradis… c’est l’Enfer ! Sors-moi de là !

– Hé, Hadès ! crie le Maître. Tu as entendu ?

– À qui parles-tu ? demande le Docteur.

– Au Dieu des morts. Il m’a mis au défi de te convaincre. Je n’ai même pas eu à le faire.

– Un Dieu ? C’est une Déesse ! Et elle s’appelle Hel.

– C’est un Dieu. Il m’a dit lui-même s’appeler Hadès.

– Je sais reconnaître un homme d’une femme, tout de même, s’insurge le Docteur. D’autant plus que j’ai été les deux, ce qui n’est pas ton cas. Elle avait deux fortes mamelles, et elle m’a dit s’appeler Hel.

– Oh ! s’exclame le Maître, rouge de colère. Tu… tu… tu veux toujours avoir raison ! Je me demande bien pourquoi j’ai subi tout ça pour… »

Il se tait.

« Tu as subi quoi ? murmure le Docteur.

– Rien !

– Qu’as-tu donc eu à faire pour arriver jusqu’ici ?

– Rien d’important. »

Il ajoute d’une voix plus forte :

« Alors, Hadès, Hel, ou qui que tu sois, tiens ta promesse. Maintenant ! »

La planète Paradis s’estompe lentement et fait place à une grande salle en marbre aux veines bleutées.

À la différence de la pièce où le Maître s’était trouvé auparavant, celle-ci n’a rien de chaleureux, ni de confortable. Elle est immense, très haute de plafond et très longue. Ils sont à une des extrémités. À l’autre, ils aperçoivent un grand siège fait du même marbre, une sorte de trône. Quelqu’un y est assis.

« Approchez ! » leur lance-t-il d’une voix qui roule comme le tonnerre.

Le Maître et le Docteur se regardent. Ils se sentent minuscules dans ce lieu gigantesque. Comme deux enfants qui essayent de se rassurer, leurs mains se cherchent et ils avancent en s’accrochant l’un à l’autre.

Après une marche interminable, ils arrivent au pied du trône. L’être qui y est assis ne ressemble ni à l’Hadès qu’avait vu le Maître, ni à Hel qu’avait rencontré le Docteur. Il n’est même pas possible de distinguer s’il est mâle ou femelle. Il fait plusieurs mètres de haut et sa peau est bleue. Il a deux trous vides à la place des orbites. Mais ces trous les observent.

« J’ai réussi ! clame le Maître. Vous devez nous laisser partir !

– Ai-je promis que je vous relâcherai tous les deux ? susurre la créature. Ta mémoire est infaillible, je le sais. M’as-tu entendu dire cela ? »

Les mots exacts frémissent dans l’esprit du Maître : "vas la rejoindre et essaye de la convaincre de partir. Si tu y parviens, je la relâche". "Je la relâche" et non "je vous relâche".

« Ce service aussi se paye, continue le Dieu. Elle peut partir, mais tu restes. Et ton séjour ne ressemblera en rien au sien. »

L’image du Dieu se trouble. À sa place, apparaît une lande désolée, creusée de mares rouge sang. Elles sont occupées par toutes sortes de gens, certains humanoïdes ou même humains, d’autres non. Le liquide bouillonne et ceux qui y sont plongés essayent d’en sortir pour échapper à la douleur. Mais des centaures parcourent le site et tirent des flèches sur eux, les rejetant dans les flaques.

Le roi des morts réapparaît et conclue :

« C’est le châtiment réservé aux meurtriers, à ceux qui se sont rendus coupables de violence envers autrui. »

La main du Docteur serre plus fort celle du Maître.

« Alors je reste aussi, dit-elle. Dans cet endroit que vous nous avez montré.

– C’est impossible, déclare le Dieu. Il t’est arrivé de devoir tuer au cours de ta vie, mais c’était pour sauver un plus grand nombre. Ta place n’est pas là-bas.

– Où il va, je vais », insiste-t-elle.

La créature se lève et gronde comme un animal en colère.

« J’en ai assez ! hurle-t-il. Disparaissez de devant ma face avant que je change d’avis ! »

La salle de marbre bleue s’évanouit, et ils se retrouvent dans le couloir qui conduit vers l’extérieur. La voix du Dieu retentit encore à leurs oreilles :

« Toi Maître, tu marcheras devant. Le Docteur te suivra derrière. Avance sans te retourner, jusqu’à ce que vous soyez tous les deux complètement sortis de la faille. Si tu cherches à la voir ou à lui parler avant cet instant, je la reprends. Définitivement, cette fois-ci. Allez ! »

**********


Il chemine dans l’étroit boyau. Il entend le bruit de ses propres pas, étouffé par l’immobilité de l’air, mais pas ceux du Docteur.

Il m’a trompé, pense-t-il. Elle n’est pas là.

La tentation est forte de se retourner ou de l’appeler pour vérifier. Cependant, s’il y cède, il risque de la perdre pour toujours.

Chaque épreuve qu’il a traversée était plus difficile que la précédente.

La panique lorsqu’il marchait dans ce tunnel à l’aller, la bête qu’il avait dû endormir, le passeur qui lui avait demandé de donner un de ses précieux cœurs, l’errance sans fin sur la lande brumeuse.

Le choix de la bouteille aussi. Il n’a pas eu à convaincre le Docteur, mais que ce serait-il passé si elle n’avait pas souhaité le suivre dans son châtiment ?

Cependant, ceci est infiniment plus ardu. Ne pas se retourner, ne pas vérifier qu’elle est là.

Le besoin de savoir devient si fort, que ses épaules semblent ne plus lui obéir et vouloir pivoter vers l’arrière. Il peine à les garder droites, dirigées vers l’avant.

« Tu triches », murmure-t-il à l’adresse du Dieu.

Un ricanement lui répond.

Puis une voix glacée chuchote à son oreille :

« C’est moi que tu accuses de tricher ? Toi, le roi du baratin ? Le maître filou ? Le mystificateur en chef ? Celui qui ne peut rien entreprendre sans piper tous les dés ? »

À nouveau le rire, qui s’éloigne et s’éteint.

La lumière de l’extérieur ! Cette lueur sale, vénéneuse, du soleil mourant, lui paraît plus belle que celle du Paradis, parce qu’elle représente la fin du calvaire.

"Jusqu’à ce que vous soyez tous les deux complètement sortis de la faille" a précisé Hadès. Mais comment peut-il savoir quand le Docteur va dépasser l’entrée de la brèche à son tour ? Il n’a aucune idée de la distance à laquelle elle se trouve de lui. Ni même si elle est là, d’ailleurs.

Continuer jusqu’au TARDIS, songe-t-il. Et attendre qu'elle me rejoigne.

C’est la seule solution.

Le cœur, son unique cœur battant dans les tempes, il avance vers la boîte bleue. Il doit se mordre les lèvres jusqu’au sang pour ne pas risquer un « es-tu là ? » qui détruirait tout son travail.

Il ouvre la porte, les mains un peu tremblantes. Il attend, toujours le dos tourné, qu’elle le rejoigne. Un long moment s’écoule. Aucun signe d’elle. Pas un bruit de pas, pas un souffle. Au moment où il va donner libre cours à sa colère contre Hadès, deux mains se posent sur ses yeux et une voix familière lui chuchote à l’oreille :

« Devine qui c’est ? »

Soulagé, il ouvre la bouche pour répondre, mais se fige aussitôt. Et si c’était encore une ruse ? Alors il ne répond pas. Il ne bouge pas non plus. Au bout de quelques secondes, les mains s’évanouissent et un râle de déception éclate dans son dos :

« Tu es trop malin, Time Lord ! Mais c’est égal. Tu ne pourras pas échapper indéfiniment à la Mort, même si je dois admettre que tu es doué pour ça. Et ce jour-là, je t’attendrai ! »

Quelques minutes plus tard, il entend une démarche un peu traînante, des chaussures que l’on malmène sur la rocaille.

« Qu’est-ce que tu fais en plein milieu ? grogne le Docteur. Pousse-toi, tu m’empêches d’entrer. »

Il sourit. Cette fois-ci, c’est bien elle.

**********


Ils ont fait l’amour avec une passion désespérée.

Après l’instant, elle pose la tête sur sa poitrine en un geste curieusement affectueux, loin de ses habitudes.

Sous les côtes ne retentit pas le Toc ! Toc ! Toc ! Toc ! familier des battements de cœur d’un Time Lord. Il n’y a plus qu’un Toc ! Toc ! solitaire.

Elle se redresse.

« Qu’est-ce que c’est ? » demande-t-elle.

Elle désigne une marque qui griffe le torse du Maître un peu à droite du sternum.

« Oh, rien, répond-il. J’ai dû m’écorcher. »

Le Docteur regarde le Maître dans les yeux. Il ne les détourne pas, semblant la défier.

« Tu ne le diras jamais, n’est-ce pas ? interroge-t-elle alors.

– Dire quoi ? réplique-t-il d’un ton froid.

– Rien », murmure-t-elle.

Elle caresse la très fine ligne rouge, un peu à droite du sternum.



Citation:
Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

Le Docteur se retourne, dérangée dans son sommeil.

Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

Le bruit obstiné continue, perturbant ses rêves.

Tousse ! Tousse ! Tousse !

Elle se réveille et s’assoit.

« Vas boire un peu d’eau si tu as la gorge irritée, bougonne-t-elle. Tu m’empêches de dormir ! »

Elle se rallonge et tente de reprendre le cours de sa nuit.

Tousse ! Tousse !

Elle envoie au Maître un petit coup de talon dans les jambes. Il se lève et disparaît vers la cuisine. Du moins elle le suppose, car elle ne l’entend plus.

« Enfin ! » soupire-t-elle en se couchant sur le côté.

Ce jour-là, elle a prévu une visite à Paris en 1672, pour voir le tout nouvel observatoire dont les travaux viennent d’être terminés. Elle se réjouit déjà de la conversation qu’elle espère avoir avec le seigneur Cassini, directeur de l’institution.

Pour une fois, elle a réussi à convaincre le Maître de l’accompagner.

« Les débuts de la science des étoiles chez les Humains ! avait-elle argumenté. C’est émouvant, non ? Un peu comme voir un enfant marcher pour la première fois.

– Je n’ai pas ta passion pour ces primitifs ! avait-il répliqué. Mais d’accord, ça pourrait être amusant. »

Il avait ajouté :

« Du moment que c’est un endroit où il n’y a pas d’herbe. »

Après avoir enfilé une robe du XVIIème, siècle, elle va donc le chercher dans son laboratoire, où il passe la majorité de son temps.

« Tu viens ? lui demande-t-elle.

– Fidalebent don. Je prévère resder là.

– Qu’est-ce ce que tu as dit ? » s’étonne-t-elle.

Il ne se retourne pas, et se contente de lui faire signe de partir avec la main. Elle hésite une seconde, puis elle s’en va en haussant les épaules.

« Quel vieux bougon ! marmonne-t-elle. Tant pis pour lui. »

**********


Les pommettes encore roses et fraîches de l’air du dehors, elle revient le soir, enthousiasmée de sa visite.

« Quel homme ce Cassini ! s’extasie-t-elle, s’adressant au dos du Maître, toujours occupé à d’incompréhensibles bricolages. Un savant, un curieux de tout à la conversation passionnante. Tu as vraiment raté quelque chose ! Je ne comprends pas ton obstination à rester enfermé. Alors qu’il y a tant de choses merveilleuses, et tant de personnes fantastiques à découvrir. »

Seul un grognement agacé lui répond.

« Oh bon, reprend-elle. Je te laisse à ta mauvaise humeur. »

Elle s’est éloignée d’une dizaine de pas seulement, lorsqu’un bruit insolite l’arrête.

Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

Cette fois-ci, cela ne peut pas être une simple irritation. Elle reconnaît parfaitement le bruit de poumons encombrés. Elle revient dans l’atelier du Maître.

« Tu es malade ! s’exclame-t-elle triomphante.

– Absolubent bas ! réplique-t-il. Je de suis jabais balade. Les Time Lords ont un sysdèbe ibunidaire à doude épreuve.

– Tu t’entends ? »

Elle l’imite :

« "Je de suis jabais balade" »

Elle s’approche et passe son bras autour de ses épaules.

« Tu n’es plus tout à fait un Time Lord, murmure-t-elle avec une tendresse inhabituelle. Enfin je veux dire, ton corps n’est plus tout à fait celui d’un Time Lord. Ce manque l’affaiblit. Ça, plus les microbes que tu as récupéré de Sven…

– Je de vois bas ce gue du veux dire », rétorque-t-il.

Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

« Bien ! constate-t-elle. Puisqu’il faut en venir à la manière forte… »

Elle le saisit par l’oreille et l’oblige à se lever. Il n’arrive pas à se dérober à l’étau de ses doigts. Pour échapper à cette humiliation, il grogne :

« D’aggord ! D’aggord ! Lâche-boi. Qu’est-ce que du veux que je vazze ?

– Que tu ailles te coucher d’abord. Et ensuite, que tu te laisses soigner sans rechigner.

– J’ai du dra…

– Tut ! Tut ! Rien du tout ! »

Il a encore une loupe oculaire vissée à l’œil droit, et un chalumeau à la main. Elle lui ôte ces instruments avec autorité, et va les poser sur l’établi. Le saisissant par la taille, elle l’entraîne vers sa chambre.

« Je vais m’enduyer, geint-il, tandis qu’elle l’aide à se déshabiller et à passer un chaud pyjama en soie.

– Je te raconterai mes aventures.

– Oh don ! soupire-t-il. Ze zera bire ! »

**********


« Glutate de glute. Sulfaminate de bromynolide. Thym. Pas mal le thym ! Ça ne suffira pas, mais je vais le prendre. »

Le Docteur fouille son armoire à pharmacie dans l’espoir d’y découvrir de quoi soigner le Maître. Elle continue :

« Extrait de brux. Mmmh, non. Procolate de xycopropophylotène. Ça c’est pour la fièvre verte de Tuma. Ail. Ah oui, de l’ail ! Médication universelle ou presque. Mais insuffisant aussi, je le crains. »

Comme elle s’en doutait, pas grand-chose dans son stock n’est utile ou inoffensif pour un Time Lord. Même la simple aspirine, qui aide les Humains à combattre la fièvre et les courbatures, est mortelle pour eux.

« Il a raison, soupire-t-elle. Nous ne sommes jamais malades, habituellement. Alors je n’ai pas ce qu’il faut. »

Aller sur Gallifrey ? Ce serait le plus logique, mais ça ne la tente pas. Ni elle, ni le Maître n’y sont les bienvenus. Elle craint même que les membres du Haut Conseil ne décident de le garder prisonnier.

Elle se rend à la cuisine faire une préparation de thym et d’ail tout en réfléchissant aux autres possibilités. Dans le lointain, elle entend les râles du Maître et sa toux, de plus en plus caverneuse.

Mentalement, elle se repasse la liste de tous les médecins, guérisseurs et autres sorciers qu’elle connaît. L’un d’entre eux serait-il susceptible de pouvoir soigner un Time Lord ? À qui il manque un cœur et qui a attrapé une maladie humaine ?

Un bête rhume, songe-t-elle. Nous n’avons aucune immunité particulière contre ce virus bénin. Nous n’en avons jamais eu besoin. Qui sait s’il ne pourrait pas lui être fatal ?

Cette pensée la fait d’autant plus frissonner qu’elle se sait responsable de la situation. Qui lui a confié le petit garçon, porteur de la maladie ? Pour qui a-t-il sacrifié un de ses cœurs, se rendant ainsi plus vulnérable ?

J’aimerais bien savoir dans quelles circonstances exactes d’ailleurs, se demande-t-elle. Mais il ne me le dira jamais. Quelle tête de mule !

« Oh ! s’exclame-t-elle tout à coup. En parlant de tête de mule : s’il y en a une capable de le guérir, c’est bien elle ! Mais… hum… pas facile de la rejoindre. Univers parallèle : le TARDIS ne fonctionnera pas là-bas. Le seul chemin passe par la bibliothèque. »

Elle retourne dans la chambre où elle trouve le Maître lové dans la couette, ne laissant apparaître qu’une touffe de cheveux hirsutes. Une toux assourdie et des reniflements sortent de ce nid. Elle tapote le bout de crâne qui dépasse.

« Bois ça, lui dit-elle. C’est chaud et ça te fera du bien. Par contre, je crains que nous n’ayons rien ici pour te soigner.

– Je d’irais bas sur Gallivrey ! rétorque-t-il.

– Je n’allais pas te le proposer, répond le Docteur. J’ai une autre idée, mais elle est plus compliquée à réaliser. Par contre, elle a de fortes chances d’être efficace. »

Le Maître rejette draps et couvertures.

« Allons-y alors, grogne-t-il. Blus vide dous serons bardis et dous aurons trouvé la zolution, blus vide je bourrais me rebeddre au dravail. »

**********


« Du b’as drop gouvert, ronchonne le Maître. Je grève de jaux. »

Il avance en compagnie du Docteur, entre les rayons de la bibliothèque du TARDIS. Il est emmitouflé dans un manteau de laine noire et dans une très longue écharpe de plusieurs tons de rouge. Un bonnet en astrakan lui descend jusqu’aux yeux.

« C’est parce que tu as de la fièvre, répond-elle. Où nous allons, il y a des courants d’air et il peut faire froid. C’est très mauvais lorsqu’on est enrhumé. »

Il s’arrête quelques minutes pour laisser passer une crise d’éternuements, suivie d’une quinte de toux.

« Za vait des heures que dous margons ! peste-t-il. Elle est où l’endrée de ze bonde barallèle ? On berd nodre demps. »

Le Docteur sait que s’il râle ainsi, c’est qu’il est fatigué et qu’il aimerait bien se reposer, mais il ne le dira jamais.

« Le problème, répond-elle, c’est qu’il ne faut pas chercher le lien. C’est lui qui viendra à nous. Dans pas trop longtemps, j’espère », souffle-t-elle pour elle-même.

Sans qu’ils aient senti la transition, ils marchent désormais au milieu d’étagères complètement différentes. Tout est beaucoup plus sombre. Sur les rayons, les livres semblent doués d’une vie propre et certains y sont même enchaînés. Très haut au dessus de leurs têtes, une verrière en coupole diffuse une maigre lumière.

« Ouf ! soupire le Docteur. Nous y sommes. Je craignais que nous n’ayons à en parcourir plusieurs avant de trouver la bonne.

– Tu veux dire gue dous n’édions bas zûrs gue le lien dous mèderait dans la bibliodhègue de don bonde barallèle ?

– Non. Toutes les bibliothèques qui existent, si elles sont suffisamment grandes pour déformer l’espace-temps, sont liées entre elles par ce qu’on appelle l’espace B. Bref, nous avons eu de la chance, nous sommes tombés directement au bon endroit. Mettons-nous en quête du bibliothécaire, maintenant. En règle générale, il se tient sous son bureau…

À zon bureau, du veux dire.

– Non, non, il est bel et bien sous son bureau qui se trouve à l’aplomb de la coupole. »

Ils ont tout juste tournés dans deux ou trois allées, lorsqu’une créature ressemblant à un vieux sac en poils fauve, dégringole des hauteurs pour atterrir devant eux.

« Oook ? demande-t-elle.

– Oui, c’est bien moi, lui répond le Docteur. Comme tu peux le voir, j’ai aussi subi une métamorphose assez importante, dernièrement.

– Ook ! reprend l’orang outan.

– Merci ! minaude le Docteur, flattée.

– Je beux zavoir ze qui ze basse, intervient le Maître. Et qui est ce sin… Aouch ! »

Il vient de recevoir un violent coup de pied dans le tibia.

« Gu’est-ce gui de brends ? » grogne-t-il.

Elle l’entraîne un peu à l’écart et lui glisse à l’oreille :

« Il ne faut pas l’appeler – elle baisse encore plus la voix – "singe", si tu ne veux pas ajouter quelques membres cassés à ton état actuel.

– Bais c’est bourdant un sin… Aïe ! Arrêde de me dabber !

– Anthropoïde ! Il tient à la nuance.

– Oook ? demande l’orang outan.

– J’ai besoin de voir Mémé, lui explique le Docteur. Je pense que c’est la seule capable de trouver un remède pour mon compagnon.

– Ook.

– Oui, je sais, ça fait une trotte. Justement, je pense aller voir Sam, enfin le Duc d’Ankh, pour lui demander s’il n’a pas un véhicule confortable à nous prêter.

– Ook. Ook !

– Merci. Nous repasserons par ici pour repartir chez nous, de toute façon. Et maintenant, si tu pouvais nous faire sortir discrètement de l’Université, ce serait vraiment gentil à toi. »

Elle sort une banane d’une de ses vastes poches et la lui présente.

« Ook.

– Je t’en prie, répond-elle. C’est tout à fait normal. »

Précédés de la bête qui se dandine, le Docteur et le Maître parcourent les couloirs de la célèbre école.

Ils débouchent dans une petite rue, au sortir d’une discrète porte dérobée.

« Ah, l’odeur d’Ankh-Morpork, s’exclame le Docteur. Inimitable et jamais égalée… heureusement.

– Ge de zens rien.

– Bienheureux es-tu. Que ton rhume ait au moins un avantage.

– Zétait gui, fidalement, cet… andhroboïde ? questionne le Maître.

– Le bibliothécaire.

– Oh. » répond-il, renonçant à comprendre, tandis qu’un mal de tête de force dix cingle vers son crâne.

**********


La demeure du duc d’Ankh réside sur les hauteurs de la ville. Il leur fallut marcher longuement sur d’abrupts chemins avant d’y arriver.
À chaque pas, le Maître trouvait un sujet de plainte, mais elles n’avaient jamais de rapport avec le fait qu’il était épuisé et avait du mal à avancer. Il refusa même plusieurs fois l’aide du Docteur, avant de se résigner à s’accrocher à son cou.

« Enfin, nous y sommes, soupire-t-elle.

– Gu’est-ze gui zent gomme za ? demande-t-il. On tirait gu’on vient d’éfendrer un égout.

– Ah, tu la sens, celle-là ? Ce sont les dragons.

– Dragons ?

– Oui. Dame Sybil, la femme de Samuel, élève des dragons. »

Elle sonne à la porte. Après un moment interminable, celle-ci s’ouvre enfin sur un très vieux majordome. Il les regarde avec un air aussi indifférent qu’étonné. Sans doute la seule personne dans l’univers réussissant à faire cohabiter ces deux expressions sur son visage.

« Bonjour Villequin, le salue le Docteur. Comment allez-vous ?

– Madame ? répond-il, basculant un peu plus du côté "étonné".

– Je suis le Docteur, vous vous souvenez bien de moi ? »

Voyant l’indifférence fuir totalement la face du domestique, laissant toute la place à l’étonnement, elle explique :

« Une nouvelle régénération, vous savez. Assez… différente.

– Oh, je vois ! Bien madame. Vous voulez voir monsieur le duc, je suppose.

– S’il vous plaît, Villequin. »

Il les fait entrer dans un petit salon. Le Maître s’effondre sur un des fauteuils, secoué d’une forte quinte de toux. Son nez, qui n’était que bouché jusqu’à présent, se met à couler. Le Docteur sort de ses poches tout ce qui peut endiguer le flot.

Malgré sa fatigue, visible sur ses traits tirés, le Maître s’efforce de rester assis bien droit, pour ne pas perdre le peu de dignité qu’il lui reste. Cet orgueil, qui le tient debout depuis qu’ils sont partis en quête de Mémé, attendrit sa compagne. Jusqu’à présent, ce trait de caractère avait tendance à l’agacer.

« Samuel ! »

Elle se lève du bras du siège, sur lequel elle s’était assise, pour aller à la rencontre d’un grand homme dégingandé.
Elle l’étreint chaleureusement.

« Villequin m’avait averti, constate le duc d’Ankh, mais c’est surprenant quand même. »

Elle l’entraîne vers le Maître.

« Je te présente mon compagnon. Maître, voici Samuel Vimaire, un très bon ami à moi.

– Maître ? s’étonne Samuel. Mais je croyais que…

– Beaucoup de choses ont changées, coupe le Docteur. »

Les deux hommes se serrent assez froidement la main.

« Je ne viens pas te faire une visite de courtoisie, cette fois-ci, continue le Docteur. J’ai besoin de voir Mémé, de façon urgente, comme tu peux le constater. »

Att… chiiii ! est le seul commentaire du Maître.

« Il me faudrait un véhicule confortable et relativement rapide pour grimper dans ses montagnes. J’ai pensé que tu pourrais peut-être me dépanner.

– Bien sûr ! s’exclame Samuel. Nous n’utilisons jamais notre guimbarde, mais Villequin tient à ce qu’elle soit toujours en parfait état. Il te suffira de louer les services d’un cocher et de chevaux. Je connais un loueur qui ne te grugera pas trop, surtout si c’est moi qui fait la transaction. Il me doit un service ou deux. »

Quelques heures plus tard, il leur dit au revoir à la porte d’Ankh qui ouvre vers le moyeu. Le Docteur a transformé une des deux banquettes en lit. Malgré ses protestations, elle a obligé le Maître à s’y allonger. Durant le court trajet entre le loueur de chevaux et la sortie d’Ankh, il fait semblant de s’endormir, pour éviter de dire au revoir à Samuel.

« Bonne route, souhaite celui-ci au Docteur. Le cocher est honnête, vous n’aurez pas d’ennuis avec lui, mais les chemins sont infestés de brigands. Faites attention.

– Tu me connais, répond le Docteur en souriant.

– Oui. Et je suppose que ta présente incarnation a autant de ressources que les précédentes.

– Je dirais même plus », ajoute le Docteur avec un petit clin d’œil.

Un grommellement irrité sort de la voiture.

« On d’y va ? »

Il est interrompu par une quinte de toux, un reniflement, un éternuement et un juron.

Le Docteur grimpe dans le véhicule, et celui-ci s’ébranle pour un long trajet vers les montagnes du Bélier.

**********


Après la monotonie des plaines de Sto et la traversée du pays de Lancre, ils abordent les routes tortueuses menant à la demeure de Mémé. Ils ont été agressés seulement par deux ou trois troupes de brigands, lesquels les laissèrent tranquilles croyant avoir affaire à un monstre, après avoir entendu le cathare caverneux du Maître.

Lorsque le Docteur applique son stéthoscope sur la poitrine de son compagnon, elle entend un double sifflement inquiétant : le système respiratoire secondaire est atteint également. L’unique cœur bat très vite pour essayer de compenser l’absence de son jumeau. Il n’y arrive pas totalement. Alors, il irrigue moins les extrémités, concentrant ses efforts sur les organes essentiels. Le Maître grelotte sous l’épais édredon, les pieds et les mains gelées.

**********


Le Docteur regarde le paysage devenir plus rude, au fur et à mesure de leur avancée. D’abruptes pentes succèdent à d’austères côtes. Les chevaux peinent au milieu des arbres noirs, sur les chemins peu entretenus. Les villages rencontrés deviennent de plus en plus petits, se réduisant à quelques bâtisses tournant le dos à la route.

Après un col, une vallée miniature se love entre de hautes montagnes.

« Ho ! » crie le cocher.

Il descend de son siège et vient toquer à la fenêtre.

« Que se passe-t-il ? demande le Docteur en entrouvrant celle-ci.

– J’peux pas aller plus loin, m’dam’. Voyez vous-même. L’chemin a trop étroit. »

Elle sort en refermant vite derrière elle pour garder la chaleur à l’intérieur, et fait le même constat.

La route laisse brusquement la place à un sentier muletier.

« J’avais oublié ça », soupire-t-elle.

Elle évalue la distance qui la sépare de Trou d’Ucques. Deux bons kilomètres d’un parcours difficile. Plus encore bien cinq cents mètres de forte déclivité pour arriver à la maison de Mémé.

« Pouvez-vous me vendre un des chevaux ? demande-t-elle. Mon compagnon est incapable de marcher. J’ai besoin d’un moyen de transport.

– Ah non, m’dam‘, j’peux pas ! Sont pas à moi les bestiaux !

– Vous ne pouvez pas nous laisser ainsi, si loin de notre objectif ! »

Elle sort quelques pierres précieuses qu’elle fait miroiter dans sa main. L’homme les regarde, les yeux exorbités.

« J’peux pas, répète-t-il, visiblement torturé par cette vision. L’patron serait pas content. De tout’ façon, el’ pass’ pas dans vot’ bourbier, mes bêtes. Vous z’arriverez qu’à leur casser un’ patte et c’est tout. »

Le Docteur doit reconnaître qu’il a raison. Seule une mule ou un âne en serait capable.

Le conducteur regarde le ciel qui commence à s’assombrir.

« J’veux pas vous presser, m’dam’, mais j’aim’rais bien retourner au plus proch’ village pour la nuit.

– D’accord, marmonne-t-elle. Aidez-moi à le sortir de là-dedans et à le mettre sur mon dos.

– Sur vot’ dos ? C’est point possible, ma p’tit’ dame, il est trop lourd.

– Ne vous en faites pas pour moi, je suis plus robuste que ce que j’en ai l’air. »

Quelques minutes plus tard, elle avance péniblement, le Maître chargé sur une de ses épaules. Cela s’était avéré le moyen le plus pratique.

Elle l’entend qui tousse et râle :

« Je beux barger !

– Non… tu ne… peux… pas, halète-t-elle. Tu n’as même pas… réussi… à tenir debout… tout à l’heure. Ça ira… c’est pas… très loin. »

Le chemin descend d’abord de façon assez raide, puis, en abordant la vallée, il se poursuit un instant presque à plat avant de recommencer à grimper.

Elle passe un pont en dos d’âne qui franchit un torrent tumultueux. Le Maître grommelle toujours, humilié d’être trimbalé comme un sac.

Ronchonne, rouspète, râle, pense-t-elle. Ça m’est égal. Au moins, je sais que tu as encore assez de ressources pour ça.

Elle arrive à la forge que l’on rencontre en premier en arrivant de l’aval. Il y a toujours du monde dans une forge. Aussi, tous les hommes qui sont là assistent, ébahis, au spectacle d’une jeune femme plutôt mince, coiffée d’une épaisse chevelure dorée, portant sur son épaule un homme emmitouflé de nombreux lainages, y compris une longue écharpe rouge dont l’extrémité traîne dans la boue.

Lefèvre, qui est en train de ferrer un mulet, leur crie :

« Il y a pas un de ces gros culs qui ira l’aider ? »

Aussitôt, c’est une bousculade, et quatre ou cinq paires de mains saisissent le Maître et l’emmènent dans l’atelier pour l’allonger sur l’établi qui a été rapidement débarrassé de ce qui l’occupait.

« Merci ! souffle le Docteur. Je commençais… à avoir du mal.

– Vous arrivez de loin comme ça, ma p’tit’ dame ? s’enquiert le forgeron.

– On ne reconnaît plus… les amis… Lefèvre ? » s’esclaffe-t-elle, entre deux halètements.

Devant l’œil rond de l’homme, elle précise :

« J’avoue que cette fois-ci, le changement est plus radical que d’habitude. Je suis le Docteur. »

Le maréchal-ferrant étouffe un juron.

« J’croyais pas que vous pouviez… » commence-t-il.

Il fait un geste pour mimer une paire de seins.

« Pas habituellement, non. Mais les circonstances ont été un peu exceptionnelles. Cependant, je ne suis pas venue pour ça. Mon compagnon a besoin de Mémé d’urgence. »

Comme pour le confirmer, le Maître geint et tousse si fort qu’il ne doit qu’à l’intervention rapide du Docteur de ne pas tomber de la table.

« Vous voyez ce que je veux dire », conclue-t-elle.

Le forgeron et le plus âgé de ses fils se chargent du transport et la fin du trajet est nettement plus facile et confortable pour les deux Time Lords, malgré la pente du sentier.

**********


« C’est tout à fait inconvenant ! »

Mémé parle de la transformation du Docteur en femme. Elle désapprouve vivement.

La sorcière du pays de Lancre est la seule personne dans l’univers devant laquelle le Docteur se sent toujours comme une petite fille – ou, autrefois, comme un petit garçon.

« Je n’ai pas eu le choix, répond-elle. Une régénération difficile. Et puis ça me donne de nouvelles perspectives fort intéressantes sur la vie. »

Mémé hausse un sourcil. Apparemment, elle désapprouve aussi les "perspectives fort intéressantes sur la vie".

« C’est comme celui-là, ajoute la vieille femme en désignant le Maître, allongé sur un lit improvisé dans la pièce principale. C’était ton pire ennemi, et maintenant qu’il t’a poussé des seins, il devient ton compagnon ?

– Ce n’est pas seulement ce que vous croyez, Mémé ! proteste le Docteur en rougissant.

– Et qu’est-ce que je crois, mademoiselle ?

– Eh bien… eh bien… je veux dire. Ce n’est pas que… physique. Je… je… »

Elle se mord les lèvres. Elle n’a jamais dit les mots à voix haute. Cependant, devant le regard direct de Mémé – un regard qui semble observer l’intérieur de sa tête – c’est comme s’ils étaient attirés hors de sa bouche, sans qu’elle puisse les retenir.

« Je l’aime », balbutie-t-elle d’une toute petite voix.

S’éclaircissant la gorge, elle reprend, suppliante :

« Il faut le sauver, Mémé. C’est de ma faute s’il est dans cet état. »

Elle raconte : l’enfant porteur de microbes, restés à l’état latent dans le corps du Time Lord, la perte d’un de ses cœurs qui l’a affaibli, ce qui a permis à ceux-ci de se développer.

« Je me suis dit que vous étiez la seule capable de le sortir de là. »

Se regorgeant légèrement, Mémé Ciredutemps approuve du bonnet.

« Moui, grommelle-t-elle. Je vais voir ce que je peux faire. »

Quelques minutes plus tard, le Docteur la voit se déplacer dans son jardin d’herbes médicinales, une lanterne à la main. Elle avance de quelques pas, se penche, se redresse en tenant quelque chose. Elle hoche la tête, se parle à elle-même, fait de grands gestes. Puis elle repart.

Le Docteur soupire. Elle a confiance en Mémé. Elle se demande juste si ce n’est pas déjà trop tard.

Elle s’approche du Maître et pose les doigts sur son front. Il n’est plus chaud, mais glacé. Le Time Lord ne tousse et ne frissonne plus, comme jusqu’à présent. On entend juste le double sifflement de sa respiration.

Elle s’accroupit près de lui.

« Maître », chuchote-t-elle.

Il entrouvre les yeux.

« Goi ? marmonne-t-il.

– Comment te sens-tu ?

– Bal. J’ai bal bardout. »

Il se tait, haletant, et referme les yeux. Ces quelques mots l’ont épuisé.

Ce qui inquiète le Docteur plus que tout, c’est qu’il ait avoué ne pas aller bien.

« Mémé, dépêchez-vous », murmure-t-elle.

Comme si elle avait entendu la supplique, la vieille femme revient de sa récolte. Elle s’active aussitôt, donnant des ordres brefs au Docteur :

« Mets de l’eau à chauffer. Coupe-moi cette racine en fines lamelles. Aide-moi à déplacer le lit près du poêle. »

Elle charge celui-ci jusqu’à la gueule, transformant la pièce en sauna. Les deux femmes sont obligées de se déshabiller partiellement, ne gardant qu’une robe et quelques uns de ses multiples jupons pour Mémé et juste sa chemise et son caleçon pour le Docteur. Elle aurait bien enlevé aussi ceux-ci, mais le regard de Mémé l’en a dissuadé.

La sorcière entreprend de déshabiller également le Maître avec l’aide du Docteur. Pendant ce temps, diverses potions bouillonnent dans des petits chaudrons sur le poêle ou dans la cheminée.

Étalant une pâte brûlante, épaisse et nauséabonde sur un bout de tissu, Mémé la pose sur le torse du malade. Il geint et tente de l’enlever. Le Docteur écarte ses mains et lui chuchote :

« Laisse-le, chéri, même si c’est un peu chaud. C’est pour te soigner.

– Géri ? gémit-il. Je vais si bal que za ? »

Son regard inquiet scrute celui de sa compagne.

« Je de veux bas bourir ! Du sais ce qui b’addend si…

– Tu ne vas pas mourir, mon ange, je te le promets.

– Bon d’ange ? Là, du be vais vraibend beur !

– Mais non, il n’y a aucune raison. Mémé sait ce qu’elle fait. »

Le sait-elle ? songe le Docteur. Oui bien sûr, tente-elle de se rassurer.

La vieille femme fait un savant mélange de potions, tout en marmonnant des paroles incompréhensibles.

« Hum, Mémé, lui chuchote le Docteur en l’entraînant loin du malade. La "têtologie" ça ne marchera pas sur lui. Nous sommes des Time Lords et il en est l’un des plus intelligents. Vous ne pourrez pas le tromper avec vos simagrées.

– Tu es venue jusqu’ici pour critiquer mes méthodes ou pour me demander de l’aide ? rétorque la sorcière d’un ton acide.

– Pardon Mémé, s’excuse-t-elle. Faites comme vous le sentez.

– Mmmh », grogne la sorcière.

Elle retourne à ses préparations. Le Docteur remarque qu’elle ne baragouine plus, mais qu’elle lui lance des regards assassins. La jeune femme se sent dans ses petits souliers.

**********


Au matin, après une nuit de veille et de soins, le malade ne va pas mieux. Bien au contraire. Le stéthoscope du Docteur ne repère plus qu’une très faible respiration et un battement de cœur rapide et irrégulier. Il n’a plus de réaction quand on lui parle.

« J’peux rien faire, grogne Mémé. Vous aut’ Time Lords, ça se passe trop dans la tête. C’est là-d’dans qu’ ça va pas, ajoute-t-elle en toquant le front du Maître de son index sec et dur. Et vot’ esprit est bien trop compliqué pour que j’ m’y aventure.

– Je pourrais peut-être, moi, assure le Docteur. Avec votre aide, Mémé, parce qu’il ne m’a jamais ouvert la porte jusqu’à présent. Même pendant… enfin, même dans les moments les plus… intimes.

– Je veux pas en savoir plus ! » rétorque la vieille femme.

Le Docteur s’installe le mieux possible. Il ne faut pas qu’elle soit distraite de la difficile tâche qu’elle se prépare à accomplir, par un inconfort physique.

La sorcière tente un Emprunt avec le Maître. Pas un véritable Emprunt bien entendu, mais juste se glisser suffisamment dans son esprit pour permettre au Docteur d’y entrer. Même cela, s’avère extrêmement ardu.

Dans la chaleur d’étuve qui règne dans la pièce principale, Mémé transpire sous ses nombreuses couches de vêtements. De temps en temps, on l’entend grommeler à voix basse des « fais chier ! » ou des « chu pu forte que toi ! »

Enfin, elle pousse un soupir et regarde ce qui se passe du côté du Docteur. Elle prend doucement une main qui a glissée et la repose dans le giron de la jeune femme.

Puis elle va se faire du thé et se prépare à une longue attente.

**********


« Maestra ?

– Maman ! » s’exclame l’adolescente.

Elle se jette dans ses bras et l’embrasse tendrement.

« Je serai toujours là, dans sa tête, qu’il le veuille ou non », lui avait dit la jeune fille avant de disparaître pour laisser à nouveau la place au Maître. Cependant, le Docteur n’imaginait pas que ce serait de façon aussi visible, ni surtout que ce serait la première chose qu’elle rencontrerait en entrant dans son esprit.

« Je vais te faire visiter », lui dit la fillette en la prenant par la main.

Puis elle ajoute :

« Passons rapidement ici, ce n’est pas très agréable. »

Le lieu est obscur, les couleurs vont du noir au rouge foncé avec quelques éclats d’un orange vénéneux. Elles sont entourées de fantômes. Des ombres qui se battent. Sans un bruit. C’est d’autant plus effrayant. De temps en temps, une de ces créatures s’effondre, un sang sombre jaillissant d’une blessure mortelle. Elle est aussitôt remplacée par une autre et la bataille reprend.

« Qu’est-ce que c’est ? murmure le Docteur.

– La lutte entre ses diverses pulsions.

– C'est-à-dire ?

– Tout ce qu’il est contre tout ce qu’il tente d’être, par amour pour toi. Tout ce qu’il souhaiterait faire contre tout ce qu’il fait réellement, pour la même raison. Il dépense beaucoup d’énergie dans ce conflit.

– Oh, chuchote le Docteur. Je ne savais pas que c’était aussi violent.

– C’était pire quand je suis arrivée », affirme Maestra.

Elle l’entraîne rapidement à travers les silhouettes combattantes. Elles débouchent sur un couloir sombre, mais dont les murs, sol et plafond sont recouverts de fourrure nounours.

« On arrive chez moi, s’écrie la jeune fille. Enfin, le lieu que j’ai réussi à transformer pour m’y sentir à l’aise. »

L’espace s’élargit, mais il garde le même aspect. Partout cette même peluche noire. Et partout des étagères pleines de livres.

« Quand je veux dormir, explique Maestra, je crée un lit. Ou une chaise quand je veux m’asseoir. »

Pour illustrer ses propos, elle pose la main au sol et la soulève dans un lent mouvement. Bientôt, un siège genre chauffeuse se dresse là où il n’y avait que le plancher plat.

« Tu peux t’installer, si tu veux », dit-elle au Docteur.

Mais celle-ci est attirée par ce qui se trouve sur les rayonnages. Elle sort un livre. Il est en gallifreyen. Un traité de mathématiques sur un sujet très pointu. Un autre est un essai technique sur certaines améliorations apportées aux TARDIS.

« Ça t’intéresse tout ça ? demande-t-elle à la fillette.

– Bien sûr ! Je suis lui, tu sais. »

Le Docteur remarque une poupée posée contre les ouvrages. Elle reconnaît avec surprise la tante de Tegan. Plus loin, un gallifreyen de la même taille : le technicien vidéo tué par le Maître.

« Où les as-tu trouvé ? interroge-t-elle.

– C’est bizarre, réfléchit l’adolescente. Tout est rangé de façon impeccable ici… sauf ces jouets. Ils sont dispersés de partout. D’ailleurs, je n’imaginais pas trouver des poupées dans son esprit.

– Ce ne sont pas des poupées, répond le Docteur. Ce sont les gens qu’il a tué avec son TCE.

– Mais oui ! s’exclame Maestra. Que je suis sotte ! C’est drôle qu’il ait gardé le souvenir de tous ces gens, même les plus insignifiants.

– Il n’oublie jamais rien. Tu devrais le savoir, ça aussi. »

Elles poursuivent leur chemin un moment, le Docteur s’arrêtant de temps en temps pour consulter un fascicule ou reconnaître une des nombreuses personnes mortes en devenant une marionnette.

« Viens, la presse Maestra, j’ai quelque chose à te montrer. »

L’espace s’élargit. On ne voit plus les parois. Le sol se transforme. La fourrure nounours fait place à de l’herbe. Celle-ci est foncée aussi, avec des reflets rougeâtres.

Elles arrivent au bord d’un trou. Un immense trou rond qui coupe nettement la plaine gazonnée. Au centre, une colonne de terre surgit, ronde également, et recouverte de la même herbe. Elle ne fait pas plus de trois mètres de diamètre. Un enfant y est assis en tailleur. Malgré la distance, le Docteur reconnaît le Maître. Ou plutôt, celui qui s’appelait Koschei à l’époque. Il a les mains posées sur les genoux, et il regarde fixement devant lui.

« J’ai essayé de lui parler, explique Maestra. Je l’ai appelé par son nom, mais il ne répond pas. Il ne bouge pas. Il reste toujours dans la même position.

– Et pourtant, il est réel et il n’est pas en transe, murmure le Docteur. Il ne dort pas et il nous entend.

– Oui, confirme la jeune fille. Que fait-il là, à portée de voix, mais impossible à atteindre ?

– Il est prisonnier ? suggère le Docteur. Une partie de sa vie que le Maître ne souhaite pas voir s’échapper et peut-être l’influencer ?

– Oui, c’est sûrement ça. Mais, actuellement, est-ce qu’il ne pourrait pas nous aider ?

– Peut-être. En tout cas, c’est triste de le voir ainsi. Tu as vraiment tout essayé ?

– Tout, répond Maestra. J’ai même tenté de fabriquer une passerelle pour aller jusqu’à lui, puisque je peux modifier certaines choses, ici. Mais je n’y suis pas arrivée.

– Et toutes les deux ? propose le Docteur. Nous devrions avoir assez de force pour aller contre sa volonté. Surtout qu’il est affaibli.

– Oui, murmure la fillette. Affaibli…

– Qu’y a-t-il, Maestra ? s’inquiète le Docteur, la voyant si pâlotte.

– Je le sens dans toutes les fibres mon être, maman. Je me sens… disparaître.

– Disparaître ? Que veux-tu dire ? Il te rejette ? Comme cet enfant qu’il a été ?

– Non c’est pire que ça, man. Il est en train… nous sommes en train, corrige-t-elle, en se désignant elle et en montrant le petit garçon, nous sommes en train de mourir.

– Non, souffle le Docteur. Mémé le soigne. Son travail est efficace. C’est la meilleure.

– Les médicaments sont inutiles. Il met tout ce qu’il lui reste de force au combat contre lui-même au lieu de le consacrer à sa propre guérison. »

Maestra tombe à genoux et gémit. Le docteur la voit devenir légèrement translucide.

« Dépêchons… dépêchons-nous, bredouille la jeune fille. Le pont… la passerelle… vite ! »

Elles se mettent d’accord de façon précise sur ce qu’elles vont créer. Tenant Maestra dans ses bras, le Docteur se concentre et imagine un pont en arche entre l’endroit où elles se trouvent et l’enfant solitaire.

L’ouvrage est là. Elle le voit se concrétiser, mince tranche de roche formée de morceaux hésitants. La fillette tremble sous l’intensité de l’effort.

Lorsqu’il lui paraît enfin suffisamment concret, le Docteur se détache doucement de la jeune fille, et s’avance vers lui. Elle pose un pied sur les premières dalles. Ça a l’air solide. Son deuxième pas l’amène au dessus du vide. Elle parcourt alors rapidement la distance qui la sépare de la colonne. Arrivée là, elle attrape le petit garçon, et revient vite vers le bord du trou.

À environ deux mètres de la terre ferme, elle sent le pont se dérober sous ses pieds.

« Maestra ! » crie-t-elle.

Mais l’adolescente n’est plus qu’un fantôme qui flotte sur l’herbe sombre. Le Docteur saute le dernier espace, toujours accrochée au garçonnet. Elle roule dans la prairie sans le lâcher. Elle a tout à coup l’impression que cet enfant est la seule chose vraiment réelle autour d’elle. Même le sol est presque intangible, maintenant.

L’image se trouble. Tout tremblote et frémit, à la limite de la non-existence.

Elle tient le gosse contre elle, le berce et murmure :

« Tiens bon. Ça va aller. Tiens bon. »

Puis elle questionne :

« Tu étais prisonnier de cet abîme ?

– Non », lui répond l’enfant.

Le Docteur a le cœur qui se serre, en reconnaissant cette voix qu’elle a entendu alors qu’elle n’était elle-même qu’un bambin.

« Il y avait plein de trucs mauvais qui pouvaient me faire du mal, reprend le petit garçon.

– Oh je vois. Donc c’était une protection.

– Oui.

– Mais je suis là, maintenant. Les trucs mauvais ne pourront pas te faire de mal. Est-ce que tu peux m’aider à les combattre ?

– Comme Rassilon a combattu les méchants ?

– Oui, exactement comme ça », répond le Docteur en songeant à toutes les légendes dont on les gavait, enfants, sur cet ancêtre qui semblait avoir tout fait, tout inventé au début de Gallifrey.

– La petite fille vient avec nous ? »

Le Docteur se tourne vers Maestra. Elle s’est relevée et semble plus réelle. Même le sol a l’air plus vrai, maintenant.

« Oui, elle vient. Vite allons-y ! »

Ils se dirigent tous les trois vers le lieu où se trouvaient les guerriers spectraux. Les étagères, au milieu desquelles ils passent à nouveau, sont presque vides. La plupart des livres ont disparus.

Le Docteur reconnaît des recueils de contes, des albums de comptines, mais aussi quelques fascicules techniques écrits pour les enfants. Proche de sa mort, le Maître revient vers une partie de sa vie où les choses ne s’étaient pas encore gâtées, ni compliquées pour lui. Avant ses huit ans. Avant son départ à l’académie, et l’initiation qui l’avait mis face au vortex du temps.

Ils arrivent là où les duels font rage. Il y a beaucoup moins de combattants, mais ils semblent d’autant plus acharnés. Les têtes volent, les membres sont tranchés. Certains, une fois désarmés, se jettent sur leurs adversaires et tentent de les détruire en les déchiquetant avec leurs dents.

« Ça me fait peur ! pleurniche le petit Koschei en se raccrochant au cou du Docteur.

– Tu sais que c’est toi qui peux arrêter tout ça ? lui explique-t-elle.

– Moi ? Mais je ferais comment ? Je n’ai pas d’épée.

– Justement, il ne faut pas une épée. Il faut que tu souhaites que ça finisse. »

Le Docteur tend la main vers Maestra pour la ramener vers elle.

Elle chuchote aux deux enfants, l’une qu’elle a prise par la taille, l’autre qu’elle tient toujours sur son bras :

« Je compte sur vous. »

Ils marchent lentement au milieu de la bataille. Au début, il ne se passe rien. C'est-à-dire que le conflit continue comme s’ils n’étaient pas là. Koschei ferme les yeux, non par crainte, mais pour se concentrer.

Puis le Docteur voit un des belligérants abaisser son arme au lieu de trancher son adversaire avec. Il disparaît lentement. Son ennemi se tourne vers une autre proie, mais au lieu de se jeter sur elle, il recule et disparaît aussi. Peu à peu, tous les guerriers cessent de se battre et s’évanouissent les uns après les autres.

Autour d’eux, il n’y a bientôt plus personne. Tout est redevenu plus ferme. Maestra aussi n’a plus son aspect translucide, mais celui d’une jeune fille bien concrète.

« Tu avais raison, lui dit le Docteur. C’est l’enfant qui était la clé. En voulant trop protéger cette partie de lui-même, il l’avait tellement isolé du reste, que cela ne lui permettait pas de profiter de sa force. »

Elle les regarde tristement.

« Je vais devoir vous quitter », annonce-t-elle.

Elle pose Koschei au sol.

« Restez ensemble, leur recommande-t-elle.

– Bien sûr, affirme Maestra. J’ai toujours rêvé d’avoir un petit frè… »

**********


Tousse ! Tousse ! Tousse ! Tousse !

Le Maître a recommencé à tousser. Une petite toux encombrée qui est le plus doux des bruits à l’oreille du Docteur, lorsqu’elle émerge de sa transe.

Elle veut se redresser de sa position semi allongée, mais elle a l’impression d’avoir dégringolé un éboulis long de plusieurs kilomètres : tout son corps lui fait mal.

« Bois ça ! » lui intime Mémé en lui donnant une tasse remplie d’un thé presque solide.

Le Docteur fait une petite grimace. Non seulement le breuvage est très fort, mais il est aussi extrêmement sucré. Cependant, elle l’avale sans rechigner.

« Comment va-t-il ? demande-t-elle.

– T’as fait du bon travail », se contente de répondre la sorcière.

Le Docteur apprécie le compliment à sa juste valeur. Ce n’est pas souvent que Mémé en distribue de façon aussi spontanée.

Il ne faut ensuite que quelques jours au Maître pour récupérer suffisamment. Il peut enfin s’asseoir et expectorer le mucus autrement qu’avec l’aide de sa compagne, ce qui avait l’air de lui déplaire particulièrement.

Il est toujours enchifrené et parle d’une voix nasillarde, mais le Docteur lui annonce, après examen :

« Ton système respiratoire annexe est net, maintenant. Il ne reste plus que le principal, mais on est sur la bonne voie.

– On beut rebardir ? » demande-t-il.

Il n’aime pas l’intérieur de la cabane de Mémé. Il est bien trop désordonné, et plein de plantes séchées et d’autres objets qu’il considère comme d’inutiles attrape-poussière. Bien que la vieille femme ne laisse pas à celle-ci la moindre chance de s’imposer.

Il n’aime pas surtout l’œil d’aigle que la vieille femme pose sur lui et qui semble le jauger constamment.

« Encore un peu de temps, plaide le Docteur. Il fait très froid dehors, ça risque de relancer l’infection.

– D’aggord. »

Il n’est pas passé loin de la catastrophe, il le sait. Cela le rend docile. Il trouve même apaisant d’être celui qui obéit, pour une fois.

Ils repartent lorsque l’hiver s’est bien installé, accompagnés par un des fils de Lefèvre. Le garçon et le Docteur vont à pied, mais elle a insisté pour que le Maître voyage sur le dos d’un solide mulet. Il est tellement couvert qu’il disparaît sous une montagne de lainage noir d’où sort l’écharpe rouge.

Au premier village suffisamment important, le jeune homme les laisse et s’en retourne chez lui. Elle achète une carriole qu’elle attelle à la mule, et ils terminent leur voyage dans cet équipage.

Ils ont tellement hâte de regagner le TARDIS, qu’ils ne font pas le détour par la demeure du duc d’Ankh.

« Tu lui passeras le bonjour de notre part, dit-elle au bibliothécaire.

– Ooook ! » répond l’anthropoïde en épluchant la banane qu’elle vient de lui offrir.

Le Docteur pose un rapide baiser sur la face noire avant de s’éloigner au milieu des rayonnages avec son compagnon.

« Ook », murmure le bibliothécaire d’un air rêveur en caressant de sa main, semblable à un petit gant de cuir, l’endroit où les lèvres du Docteur se sont posées.

De nombreuses heures plus tard, après avoir fait un détour involontaire par la bibliothèque d’Alexandrie – Égypte, la bibliothèque labyrinthique d’un couvent perdu dans les montagnes Ligures – Italie, celle du congrès de Washington – États-Unis, la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall – Suisse, celle de Cambridge – Grande Bretagne, la grande bibliothèque François Mitterrand – France, et bien d’autres sur Terre ou ailleurs, ils parviennent enfin à leur destination.

Dans chacune d’entre elles, les lecteurs ou les employés à la recherche d’un ouvrage voyaient passer une jeune femme blonde marchant d’un pas décidé, suivie par une boule de tissus noirs empanachée d’un long morceau de laine rouge traînant au sol. Les bruits d’une dispute les précédaient et s’évanouissaient ensuite dans le lointain.

**********


Quelques jours plus tard, passant à côté du laboratoire du Maître, le Docteur dresse l’oreille. Elle vient d’entendre : Tousse ! Tousse ! Tousse !

Elle passe la tête par la porte et demande :

« Qu’est-ce qui se passe ?

– C’est rien, grogne-t-il. J’ai avalé une poussière. Tu ne vas pas venir m’enfoncer un thermomètre dans le… enfin… dans la bouche chaque fois que je me racle la gorge, non ? »


Citation:
Quasiment tout ce chapitre, à partir de la bibliothèque jusqu'à presque la fin se passe dans l'univers du Disque-Monde de Terry Pratchett. Tous les personnages rencontrés (sauf un, le cocher) sont des inventions de cet écrivain. Je vous recommande chaleureusement la lecture des Annales du Disque-Monde.



Citation:
Dans les salons du palais Farnese.

Le Maître regarde la foule en délire, qui remplit le bâtiment de l’ambassade et déborde dans les jardins. Tous ces messieurs très sérieux et ces dames très distinguées, sont aussi déchaînés que les enfants sortant d’une école au moment des vacances. Bousculé de toutes parts, il pose la coupe de champagne qu’il vient de vider, sur le plateau d’un serveur au visage inexpressif. Le domestique slalome avec aisance entre les croupes des rombières et les ventres des milliardaires.

Il étouffe un bâillement. Non qu’il ait sommeil, mais il s’ennuie. Poliment, avec affabilité, mais fermement. Côtoyer tous ses Humains et ne pas pouvoir leur jouer quelques tours à sa façon, afin de tromper sa lassitude, c’est mettre le loup dans la bergerie avec interdiction de goûter à un agneau.

Une fois qu’on a visité toutes les pièces, même les plus secrètes, et qu’on est entré dans l’intimité des maîtres de maison, il n’y a plus rien à faire. Sinon avaler des petits fours et liquider tous les verres d’alcool qui passent.

Comment suis-je tombé dans ce traquenard ? songe-t-il avec désespoir.

Le Docteur bien sûr ! Il n’y a qu’elle pour être capable de lui soutirer la promesse de l’accompagner à un bal du Jour de l’An. Il redoute particulièrement le moment où tout le monde embrassera son voisin ou sa voisine, sous le prétexte qu’on vient de passer en l’an 2014 après la naissance d’un prêcheur juif. Il a d’ailleurs prévu de s’éclipser juste avant, quitte à revenir après.

« OH, PARDON ! JE SUIS DÉSOLÉ ! »

Un des invités vient de le bousculer en lui envoyant un coude particulièrement pointu dans les côtes.

« Vous ! s’exclame-t-il.

QUI MOI ? QUOI MOI ? VOUS ME VOYEZ ?

– Bien entendu que je vous vois ! Je ne risque pas de vous oublier. Pour qui êtes-vous venu, cette fois-ci ? Pour moi ?

HEIN ? OH NON, NON ! RASSUREZ-VOUS. JE NE SUIS PAS EN SERVICE. JE… M’AMUSE UN PEU. ATTENDEZ… JE ME SOUVIENS, MAINTENANT ! LE MAÎTRE ! VOUS M’AVEZ SOUVENT ÉCHAPPÉ DE PEU. VOUS ÊTES TENACE, HEIN ?

– Et vous avez emmené le Docteur.

OUI. QUE VOULEZ-VOUS… C’EST LE TRAVAIL. MAIS VOUS L’AVEZ RÉCUPÉRÉE À CE QUE J’AI ENTENDU DIRE. BEAU BOULOT ! TRÈS FORT D’AVOIR SU S’OPPOSER AU DIEU DES ENFERS.

– Alors, vous n’êtes pas ici pour quelqu’un ?

NON, JE ME DISTRAIS. ENFIN, J’ESSAYE DE COMPRENDRE CE QUI PEUT ÉGAYER LES HUMAINS. UNE FÊTE COSTUMÉE DU JOUR DE L’AN, JE N’AVAIS JAMAIS TESTÉ.

– À minuit, quand tout le monde enlèvera son masque, vous enlèverez le vôtre ?

IDÉE AMUSANTE. JE NE SAIS PAS ENCORE. DE TOUTE FAÇON, MÊME SI JE L’ENLÈVE, PERSONNE NE VERRA MON VRAI VISAGE, VOUS LE SAVEZ BIEN.

– Je le vois, moi.

VOUS ÊTES SPÉCIAL.

– Parce que je suis un Time Lord ?

NON, PARCE QUE VOUS ÊTES VOUS. VOUS M’AVEZ ÉCHAPPÉ SI SOUVENT QUE VOUS AVEZ APPRIS À ME VOIR. »

Tout en devisant, ils se sont rapprochés du buffet. Cela a été étonnamment facile, alors que quelques instants auparavant, l’endroit était assiégé par la foule. Un espace dégagé entoure la Mort, lequel avance ainsi sans difficulté au milieu du troupeau humain.

Le Maître le voit surcharger une assiette de petit fours et enfouir trois bouteilles de champagne dans les plis de son vêtement.

« VOUS VENEZ ? demande-t-il au Time Lord. J’AVOUE QUE JE M’ENNUIE UN PEU. CE N’EST PAS AUSSI AMUSANT QUE CE J’AVAIS IMAGINÉ. UN COMPAGNON À LA CONVERSATION INTÉRESSANTE NE SERRAIT PAS DE REFUS. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Dans un recoin des jardins du palais Farnese.

Trois bouteilles de champagne plus tard, la Mort et le Maître sont assis derrière un arbuste taillé en boule, qui les dissimule au reste de l’assistance. Ils entendent des bruits divers qui proviennent des autres buissons autour d’eux : des soupirs ou des petits rires de plaisir.

« LES HUMAINS SONT DES CRÉATURES ÉTRANGES. JE N’AI JAMAIS PU LES COMPRENDRE. ET POURTANT, J’ESSAYE, HEIN ? ÇA FAIT TRÉS LONGTEMPS QUE J’ESSAYE.

– Pourquoi vous donnez-vous cette peine ? répond le Maître. Ils sont tout à fait inintéressants. Celle que j’essaye de comprendre moi depuis longtemps, c’est le Docteur. Sa passion pour les Humains, justement. Ils sont idiots, faibles, lâches, violents, avides, sournois, cruels. Elle fait preuve d’une stupide indulgence envers eux.

TIENS, remarque la Mort qui n’a pas vraiment écouté ce que disait son compagnon, NOUS AVONS FINI LES BOUTEILLES. ATTENDS ! NE BOUGE PAS, JE VAIS EN CHERCHER D’AUTRES. »

Tandis que le squelette enveloppé de sa houppelande se lève et se dirige vers le buffet, le Maître écoute les bruits alentours en se demandant si leurs ébats, au Docteur et à lui produisent des sons aussi ridicules.

Sûrement pas, songe-t-il. On dirait des gorets.

***


Six bouteilles de champagne plus tard, la Mort tapote le genou du Maître de sa main dure et lui marmonne :

« CHUIS TOUJOURS TOUT SEUL, TU COMPRENDS ? PEUX PAS ME FAIRE D’AMIS AVEC MON MÉTIER. C’EST PAS QU’J’EN AI VRAIMENT BESOIN, MAIS QUAND MÊM’ DES FOIS, J’AIM’RAIS BIEN DISCUTER L’BOUT D’GRAS COMM’ JE LE FAIS M’TENANT AVEC TOI.

– J’suis souvent seul aussi. El’ est toujours partie, voir des merveilles soi disant, ou sauver des mondes. Quelle idée, hein ?

TU RESTES DANS TON SSAISSEAU, ENCHIN, ENFIN… MACHINE LÀ, QU’EST PLUS GRAND DEDANS ?

– Ouais, tout seul. J’bricole, je m’occupe, mais je m’ennuie. Et quand el’ revient, el’ me raconte ses histoires : "et j’ai sauvé untel !", "et ils me tiraient d’ssus, mais j’passais entre les balles !", etc. com’ si ça m’intéressait !

OH, DIS DONC ! ON EST À SEC À NOUVEAU ! J’REVIENS ! »

Le Maître voit son compagnon de beuverie zigzaguer au milieu de la foule. Le vide qui l’entoure habituellement ne suit pas ses mouvements aussi rapidement qu’il le faudrait, aussi heurte-t-il parfois les gens au passage. Lesquels regardent autour d’eux avec étonnement, se demandant par quoi ils ont été ainsi bousculés.

Lorsqu’il revient, quelques minutes plus tard, il dépose une collection diverse de bouteilles d’alcool sur le sol devant eux.

« Y’AVAIT PUS D’CHAMPAGNE. J’AI TROUVÉ TOUT ÇA. J’AI PRIS TOUT CE QU’ILS AVAIENT. ET MÊME… »

Il a un petit ricanement en produisant un flacon d’un joli vert émeraude.

« DE L’ABSINTHE ! »

La Mort se laisse tomber lourdement à côté du Maître. Il débouche maladroitement un carafon de whisky et enfourne le goulot entre ses dents ouvertes en un sourire permanent. Tout en tétant lui-même une bouteille de kirsch, le Time Lord regarde l’alcool disparaître dans la bouche de son compagnon. Malgré l’absence de chair, le liquide s’évanouit immédiatement. Il ne dégringole pas le long de la colonne vertébrale en franchissant les mâchoires, comme on pourrait s’y attendre.

Bien sûr, pense le Maître. Ce que je vois n’est que l’apparence qu’il veut bien se donner. Une… personnification anthropomorphique, comme il le dit lui-même.

Il a le souvenir douloureux de s’être retrouvé avec un aspect semblable et de ses propres difficultés, alors, pour avaler quelque chose. Cette réminiscence ne l’aide pas à se sentir mieux. Pour oublier ce pénible moment, il vide les bouteilles les unes après les autres.

***


D’innombrables litres d’alcool titrant un minimum de 20° plus tard, la Mort donne une accolade osseuse au Maître. Il lui souffle dans la figure un air – un air ? – puissamment alcoolisé.

« T’ES UN COPAIN, TOI ! TU M’JUGES PAS ! FAUT DIRE AUSSI… HIPS ! QU’ON EST UN PEU PAREIL… HEU, TOUS LES DEUX… ENFIN… PAS VRAIMENT PAREIL… MOI, J’FAIS QUE PRENDRE LES GENS… HIPS ! QUAND LE TRAVAIL EST FAIT. TOI, TU M’AS ASSEZ SOUVENT FOURNI DES CLIENTS. ENFIN, PUS TROP DER’NIÈR’MENT, FAUT BIEN L’AVOUER.

– J’ai pormis… heu promis de pplus fair’ d’mal ! J’l’ai pormis… oh zut ! Bref, j’l’ai dit au Docteur… hips ! C’est pas… c’est pas com’ si j’avais pas l’habitud’ de pas faire c’que je dis. Hein ? Tu m’as compris ? Non ? Enfin, moi… j’me comp… p… prends. Mais cet’ fois-ci, c’est différent, tu vois ? C’est bizarre, hein ? J’peux pas… j’peux pas lui mentir. Hips ! C’est plus fort qu’moi. Elle me r’garde avec ses yeux bleus et j’suis plus moi-mêm’.

J’VOIS C’QUE TU VEUX DIRE. ÇA M’A FAIT PAREIL AVEC HIPS ! J’VEUX DIRE YSABELL. J’AVAIS PAS D’AUTORITÉ SUR CET’ GAMINE.

– Ysabell ?

YEP ! MA FILLE… ADOPTIVE ‘VIDEMMENT.

– J’aurais jamais ‘maginé qu’la Mort pouvait avoir un’ fille.

EL’ M’FAIT TOURNER EN BOURRIQUE. ENFIN, ELLE M’FAISAIT. J’L’AI CASÉE, MAINT’NANT. SACRÉ CARACTÈRE !

– J’croyais pas… hips ! qu’la Mort pouvait avoir une fille.

TU L’AS DÉJÀ DIT. J’CROIS BIEN QU’T’ES SAOUL, MON COLLÈGUE !

– Moi ? Pas du chout… du tout ! C’est toi qui en tiens une bonne !

J’PEUX PAS… J’PEUX PAS ÊT’ SAOUL. FAUT AVOIR DE LA CHAIR ET DES GLANDES POUR ÇA. MOI, CHUIS JUSTE UNE PERZO… PERZO… NINIFI… HEUUU… CATION ANTHROPO… HEU… ANTHROPO…

– Anthropophagique !

OUAIS ! NON ! C’EST PAS ÇA. C’EST ANTHROPO… GRAPHIQUE !

– Ça son’ pas trop… trop… juste non plus anthroporno… graphique.

T’AS RAISON, C’EST PAS ÇA NON PLUS. BREF, JUST’ POUR TE DIRE QUE J’PEUX PAS ÊT’ SAOUL. S’PAS POSSIB’ »

À cet instant, la Mort fait un sourire encore plus large que d’habitude et s’abat d’un coup en arrière dans un fracas d’ossuaire.

« Ah ! Ah ! Ah ! ricane le Maître. J’te l’avais dit que t’étais bourré ! Moi non ! J’tiens encor’ le coup ! »

Il saisit le flacon d’absinthe et en avale une gorgée. Puis il s’affaisse doucement sur son acolyte.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Toujours dans le palais Farnese. Minuit, le 31 décembre 2013 ou bien zéro heure, le 1er janvier 2014.

« Cinq ! Quatre ! Trois ! Deux ! Un ! Bonne Année ! »

Les baisers claquent sur les joues. Ceux qui, la veille, se détestaient, s’embrassent et se souhaitent tous bonheur et santé. On enlève les masques et on rit en apercevant celui ou celle qui est dessous. Les confettis et les serpentins fusent de tous les cotés.

Une jeune femme blonde, déguisée en marquise de Pompadour, cherche dans la foule un homme barbu, vêtu en dandy du XIXème siècle.

« Où est-il passé ? ronchonne-t-elle. Je ne l’ai quasiment pas vu de toute la soirée. Je parie qu’il s’est esquivé, encore ! Incapable de tenir une promesse, comme toujours. »

Elle furète dans toutes les pièces, puis finit par sortir dans les jardins. Ici aussi, c’est le délire. Une farandole s’est formée et elle y est entraînée un instant. Elle arrive finalement à s’échapper et fouille dans les buissons, découvrant des scènes qui auraient été classées triple X par les jurys les moins pointilleux sur la question.

Sans même s’excuser, elle passe à l’arbuste suivant en appelant à voix basse :

« Maître ? Où es-tu ? Si tu as filé en douce, tu me le paieras ! »

Au moment où elle va abandonner, persuadée qu’il doit être retourné dans le TARDIS, elle bute sur quelqu’un qu’elle reconnaît aussitôt.

Inquiète, elle s’accroupit près de lui pour constater qu’il ronfle, bras dessus bras dessous avec une autre personne. Autour d’eux, une multitude de cadavres de bouteilles, champagne et alcools mêlés. Écartant les pans du manteau du compère, elle voit un masque en forme de crâne humain.

Quel déguisement ridicule ! pense-t-elle.

Mais sous le masque qu’elle soulève, un autre crâne. Celui-ci est authentique et elle reconnaît le visage de la Mort. Deux petites étincelles bleues tournoient au fond des orbites sombres. Le squelette se redresse d’ailleurs, et il regarde le Maître qui a passé un bras autour de son torse et posé une jambe sur les siennes.

« IL TIENT PAS L’ALCOOL, ON DIRAIT.

– Évidemment ! s’insurge le Docteur. C’est facile pour vous, vous n’avez pas de système digestif. L’alcool ne doit avoir aucun effet. Dans quel état vous me l’avez mis ! ajoute-t-elle, furieuse. S’il a des problèmes à cause de ça…

NE VOUS ÉNERVEZ PAS. JE VAIS VOUS AIDER À LE RAMENER DANS VOTRE MACHIN LÀ, VOTRE TARDIS. ÇA VA ALLER POUR LUI, JE NE L’AI PAS SUR MA LISTE.

– Vous n’avez pas intérêt ! Sinon, je vais faire un scandale à tout casser chez les Immortels ! Et j’en touche un mot aux Contrôleurs.

NON, NE FAITES PAS ÇA ! s’exclame la Mort, alarmé.

– Je vais me gêner ! grince le Docteur entre ses dents.

BON SANG ! CE QUE VOUS ÊTES PROTECTEURS L’UN ENVERS L’AUTRE ! JE NE VOULAIS PAS L’ABÎMER VOTRE CHÉRI, ON S’EST JUSTE LAISSÉS EMPORTER. DANS QUELQUES HEURES, IL N’Y PARAÎTRA PLUS. LE TEMPS QU’IL CUVE. »

Le Docteur et la Mort – dont l’une a un nom masculin, mais est une femme et l’autre un nom féminin, mais est un homme, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué – attrape le Maître, l’un par les pieds, l’autre par les épaules et l’emmènent au milieu des fêtards qui s’écartent sur le passage du grand squelette.

***


« Là ! Attention à sa tête ! »

Ils déposent le Time Lord ivre sur son lit. Le Docteur lui enlève ses chaussures, desserre ses vêtements et va chercher dans la salle de bain une serviette qu’elle a mouillée et qu’elle pose délicatement sur son front. Pendant ce temps, la Mort la regarde faire avec intérêt.

« COMMENT ÇA S’APPELLE CE QUE VOUS ÊTES EN TRAIN DE FAIRE, LÀ ? demande-t-il.

– Pardon ? répond le Docteur. Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris ce que vous vouliez dire.

EH BIEN, DE LUI ENLEVER SES CHAUSSURES, ET TOUT LE RESTE QUOI.

– Je le mets à l’aise pour qu’il se sente mieux.

PARCE QUE VOUS VOUS SOUCIEZ DE SON BIEN-ÊTRE, C’EST ÇA ?

– Oui.

C’EST LA MÊME FORCE QUI L’A POUSSÉ À RISQUER SA VIE POUR ALLER VOUS RÉCUPÉRER EN ENFER, N’EST-CE PAS ? »

Le Docteur réfléchit quelques instants. Puis elle confirme :

« Oui, c’est pareil. Ça s’appelle l’amour.

CERTAINS DISENT QU’IL EST PLUS FORT QUE MOI.

– Il l’a bien prouvé il n’y a pas si longtemps, non ?

OUI, EN EFFET… POUR UN MOMENT, conclue la Mort. CEPENDANT, JE GAGNE TOUJOURS.

– C’est vrai », murmure le Docteur.

Elle se penche pour ramener sur le lit le bras du Maître qui a glissé. Lorsqu’elle se redresse, son visiteur a disparu.

Elle s’assoit au chevet de son compagnon avec un soupir.

« Chu comp… comprends, chu comprends, bredouille celui-ci en s’agitant dans son sommeil éthylique. Ch’l’aime… d’puis toujours… j’crois. ‘lors quand el’ m’r’garde z’avec zes yeux bleus… peux pas lui résizzzzzz… »

***


La Mort est un personnage emprunté à Terry Pratchett et qu’on trouve dans les Annales du Disque-Monde

Citation:
Chapitre 12 : Têtologie


Confortablement installée dans le fauteuil de la salle de commande, le Docteur est plongée dans un roman.

« Tu ne sors pas aujourd’hui non plus ? lui demande le Maître.
– Mmh ? marmonne-t-elle, sans lever la tête.
– Ça fait trois semaines que tu n’as pas mis le nez dehors.
– Ah oui ? répond-elle. Je n’avais pas remarqué. »

Elle retourne à son livre.

« Le TARDIS n’a pas bougé de cette rue de Londres pendant tout ce temps », précise-t-il.

Sans détacher les yeux de sa page, elle déclare :

« C’est l’endroit dans tout l’univers où il a le plus de chances de passer inaperçu. Totalement couleur locale, si tu vois ce que je veux dire.
– Sauf qu’il n’y a plus de ces cabines de police en Angleterre depuis plus de trente ans, constate-t-il.
– Si, il en reste une. Les gens croiront que c’est celle-là. Et puis les Humains ont une énorme capacité à ignorer ce qui sort de leur vision du monde. »

Le silence retombe. Le Maître reste planté à côté du Docteur.

« Qu’est-ce que tu lis ? reprend-il.
– La Guerre des Mondes de H.G. Wells. J’ai le souvenir que tu aimes bien ce bouquin.
– Pas mal en effet, concède-t-il.
– Les Humains sont incomparables pour ce qui est de la littérature, tu ne trouves pas ?
– Mouais. »

Après encore quelques minutes d’immobilité silencieuse, il se dirige vers son laboratoire d’un pas plus nerveux qu’il ne le souhaiterait.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« Si tu veux. »

Le Docteur répond au Maître qui réclame un changement de planète.
La jeune femme est en train de barboter dans la piscine, après avoir fait quelques longueurs.

« Je voudrais aller sur Manufactusia, précise-t-il. J’ai besoin de pièces pour…
– Si tu veux, je t’ai dit, l’interrompt le Docteur. Tu sais le faire fonctionner, non ? Et puis, il t’est déjà arrivé souvent de l’emprunter sans me le demander auparavant, n’est-ce pas ?
– D’accord, marmonne le Maître, j’y vais. Tu… ajoute-t-il. Tu n’as pas envie de venir avec moi, non ?
– Non », réplique-t-elle en repoussant le bord du bassin avec ses pieds.

Elle fait un petit coucou de la main, et s’éloigne en brasse coulée.

« D’accord », répète-t-il alors qu’elle est déjà loin et ne l’entend plus.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« Est-ce que… est-ce que tu ne serais pas malade ? s’enquiert le Maître quelques semaines plus tard.
– Pourquoi dis-tu ça ? Je me sens parfaitement bien.
– Eh bien, tu n’es pas sortie du TARDIS depuis plus de trois mois. Je… je commence à m’inquiéter un peu.
– J’ai juste besoin de me reposer, d’arrêter de courir. Et finalement, tu avais raison : on peut s’occuper toute la journée sans s’ennuyer ici. Je me demande pourquoi je vais chercher ailleurs ce que j’ai sous la main.
– Mais… les merveilles de l’univers, tout ça… balbutie le Maître, déconcerté.
– Très surfait à mon avis. »

Tirant légèrement la langue, le Docteur rajoute une touche de peinture sur le tableau déjà surchargé.

« Comment tu trouves ma dernière création ? s’extasie-t-elle. Pas mal, non ? »

Le Maître regarde le dégueulis de couleurs violentes qui encroûte la toile.

« C’est… c’est quoi ? risque-t-il, sentant qu’il avance sur un terrain miné.
– C’est de l’art abstrait. L’expression de mon moi profond. Ce que je ressens par rapport à la vie, à l’univers et au reste. C’est pourtant évident, non ?
– Oh oui, bien sûr ! Je me disais que cette tache de rouge… heu…
– Vermillon sanguine pressée.
– Voilà ! Eh bien que ça représentait parfaitement ton… ton… heu…
– Mon ?
– Ton… enthousiasme ? » finit le Maître, en se demandant pourquoi il s’est lancé dans cette explication périlleuse.

Elle le regarde avec une expression de pitié et de désespoir mêlés.

« Absolument pas ! affirme-t-elle. L’enthousiasme, c’est ce grand trait de jaune de Naples. J’ai le regret de te dire que tu n’y connais rien en peinture. J’ai étudié chez les meilleurs : Léonardo, Donatello, Michelangelo et Raphael. C’est te dire !
– Bien, marmonne-t-il, en battant en retraite. C’est superbe en tout cas.
– J’avoue que j’en suis assez fière », l’entend-il dire dans le lointain, pendant qu’il fuit l’atelier.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« Six mois, tout de même… »

Le Maître marmonne dans sa barbe, tout en essayant de se concentrer sur un montage compliqué. Il appuie un peu trop fort sur le fer à souder et tout son assemblage délicat explose dans ses mains.

« Rassilon ! grogne-t-il. Je n’y arrive pas. Je vais sortir pour me calmer. Peut-être aller faire une petite visite quelque part. Une planète bien civilisée. Ça me changera les idées… et des Humains aussi. »

Il se dirige vers la salle de commande, non sans avoir jeté un coup d’œil à la pièce où le Docteur s’essaye à de difficiles positions de yoga. Il reste un instant en contemplation devant le spectacle, et se demande s’il ne va pas faire une petite pause avant d’aller consulter la base de données du TARDIS.
Puis il secoue la tête et poursuit son chemin. Quelques minutes plus tard, ses yeux suivent rapidement, sur l’écran de la console, le nom des mondes et leur brève description, tandis qu’il murmure de temps en temps le nom de certains d’entre eux.

« A ! épelle-t-il. "Arda", "Arkonis", "Aurora"… hum… non. B ! "Bellicia" ça doit batailler dur là-bas, "Balbylonic" déjà vue. C ! "Cadia", "Cybertron" j’y vais tout le temps. D ! "Dalekania", tiens, ça existe ça ? "Disque-Monde" on en revient. E ! "Euphor" non… "Eden" le paradis, j’en ai soupé. F ! "Flora" trop vert. G ! Gallifrey, sûrement pas ! »

Il s’arrête un instant, songeur.

« Comment fait-elle pour toujours découvrir des lieux qui lui font envie ? Moi, il n’y a rien qui me tente là-dedans. »

Il pousse un soupir, puis continue :

« "Magnamund", "Olydri", mmh… mmh… mmh… mmh, "Zoubihn". Fin de l’alphabet et je n’ai rien trouvé. »

Obstiné, il reprend au début et s’arrête sur "Épistémé".

« Bien sûr ! Spécialité : la connaissance. Toutes sortes de savoirs. Une civilisation hautement cultivée. Voilà ce qu’il me faut ! »

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« Le décor est vraiment très beau », murmure le Maître en levant la tête vers les bâtiments élancés, sortants d’une profusion d’arbres aux formes délicieusement désuètes.
Il avait essayé de convaincre le Docteur de le suivre, mais celle-ci n’avait rien voulu savoir.

« Je suis en train de rédiger le meilleur roman de cette moitié de l’univers, lui avait-elle répondu. L’inspiration, ça n’attend pas. »

Il se promène donc seul, en attendant d’aller rendre visite à d’éminents professeurs de science. Sur la base de données du TARDIS on parle d’un professeur Chronitis* et d’un professeur de Chempignac* qui semblent les plus connus.

*[Chronotis qu’on retrouve dans Shada, et de Champignac dans Les Aventures de Spirou et Fantasio]

Cependant, quelque chose le gêne au milieu de toute cette splendeur, sans qu’il arrive exactement à comprendre quoi. Les gens passent rapidement autour de lui. Peut-être cette hâte qui ne lui semble pas correspondre à la solennité d’un lieu consacré à l’érudition.
Ou leur expression. Il avait dans l’idée que d’habiter un monde si magnifique, où la science et la culture sont au centre de la vie, rendrait les gens plus avenants et plus gais.
Il ressent un malaise indéfinissable. Trop de beauté peut-être, trop de perfection.

« Je vais essayer de trouver ces savants, songe-t-il. Au moins, eux ne me décevront pas. »

Il se dirige vers le centre de la cité, vers l’université qui occupe un très vaste espace au cœur de la ville.
Soudain, au milieu de la foule, quelqu’un le bouscule. Cela l’étonne. Ces gens ont l’air de pouvoir circuler les uns à côté des autres avec une telle habileté qu’ils ne se touchent jamais. Il aperçoit, l’espace d’une seconde, le visage d’une femme. Elle se détourne aussitôt et poursuit son chemin, mais il lui a semblé y voir un appel.
Ce qui le surprend le plus, c’est d’avoir été capable de lire quelque chose sur cette face entraperçue si furtivement. Il n’a jamais été doué pour lire les expressions jusqu’à maintenant. Peut-être parce qu’il ne s’en souciait pas. Et cette femme lui disait nettement : « j’ai besoin de vous, venez ».

Une prostituée ? Possible, même ici. Seulement, s’il hésite trop longtemps, elle va disparaître et il ne le saura jamais. Il fait demi-tour et part dans son sillage. Elle marche rapidement, sans balancer les hanches de façon suggestive, mais la tête droite, avec une élégance naturelle plutôt attirante.
Elle entre dans une habitation. Il la voit appeler l’ascenseur, programmer un étage, mais ne pas entrer dans la cabine. Puis, toujours sans se retourner, comme si elle était sûre qu’il la suivrait, elle se dirige vers le sous-sol. À tout moment, il s’attend à arriver dans un lieu plus ou moins bien aménagé, où elle l’inviterait à profiter de ses charmes contre rétribution.

Mais ce n’est pas le cas. Elle suit les corridors qui s’entrecroisent, monte à nouveau des escaliers. Ils débouchent sur une petite rue. Il commence à se demander s’il n’a pas fait une erreur de jugement, et s’il n’est pas en train de suivre quelqu’un qui ne lui a envoyé aucun message.
Elle pénètre dans un autre immeuble.

« C’est stupide ! pense-t-il. Je suis venu ici pour rencontrer des puits de science, pas des péripatéticiennes un peu tordues. Je vais essayer de retrouver le chemin vers la faculté. »
Mais il la voit qui passe à nouveau la tête par la porte. Très brièvement. Après quelques secondes de réflexion, il entre à son tour. Elle le saisit par la manche et lui intime Chut ! avant de poser sur son crâne une sorte de casque bricolé avec des fils partout et une fine couche de métal doré. Elle porte le même genre d’instrument ridicule.
Lui prenant la main, elle l’entraîne dans de nouveaux sous-sols plus tortueux encore que les précédents et nettement plus peuplés. Les autres personnes qu’ils croisent portent toutes cette espèce de couvre-chef dont il est lui-même coiffé. En tout cas, son instinct ne l’avait pas trompé : il y a bel et bien un problème sur Épistémé.

Ils débouchent dans une pièce pas très grande, mais bondée. Les conversations cessent et toutes les personnes présentes se tournent vers lui. Un homme âgé fend la foule. Il apostrophe son guide :

« Gala, pourquoi as-tu amené cet étranger ?
– C’est un sage, Kuklos. Et mieux que ça encore, un sage qui ne craint pas de se salir les mains.
– Tu l’as "senti" ? questionne Kuklos.
– Son esprit a frappé le mien alors que je me rendais au Chemin.
– Ce n’était pas pour toi le jour du Chemin.
– Je devais soutenir un ami. J’espère qu’il me pardonnera de l’avoir abandonné.
– Puis-je savoir ? intervient le Maître.
– Bien sûr, répond Kuklos. Si Gala t’as senti, c’est que nous pouvons te faire confiance. »

« C’est bien la première fois que quelqu’un me fait confiance après avoir eu un aperçu de mon esprit, s’étonne le Maître. J’aurais plutôt attendu le contraire. »

La jeune femme a dit « un sage qui n’a pas peur de se salir les mains ». Qu’attendent-ils donc de lui ?

Kuklos, Gala ainsi qu’un autre homme et une femme, s’isolent dans une chambre avec le Maître. Là aussi, c’est minuscule. Trois personnes s’assoient sur le lit, une autre sur la table et on l’invite à s’installer sur l’unique chaise. On lui présente Tetra et Phyllon.

« Permets-tu que Gala lise ton esprit ? lui demande le vieux. Ne t’inquiètes pas, elle n’entrera pas dans tes souvenirs personnels. Elle n’en a pas le pouvoir.
– Je ne suis qu’une Liseuse de Savoirs, précise Gala. Et je sais déjà que tu n’es pas de notre monde. »

Le Maître accepte, déterminé à ne lui laisser voir que les parties qu’il voudra bien montrer.
Au bout de quelques minutes, Gala reprend la parole :

« Tu es quelqu’un de vraiment très spécial, annonce-t-elle. Ton savoir est immense, mais tu l’as souvent mis au service d’une cause que je n’arrive pas à déterminer, mais certainement négative. Il y a eu un grand changement dans ta vie récemment, sans que je sache exactement quoi non plus.
– Peut-il nous être utile ? questionne Kuklos.
– S’il en a la volonté, répond-elle. Il sait manipuler les instruments scientifiques. »

Les quatre Épistéméens le scrutent avec admiration.

« Je ne suis pas venu ici pour ça, proteste-t-il. Je voulais seulement rencontrer les meilleurs de vos savants.
– Je crains que tu ne sois déçu, étranger. Nos hommes de science ont été les premiers à être aspirés. Nous n’avions pas encore compris le danger qui nous menaçait. Quelles personnes souhaitais-tu voir ? »

Le Maître lui cite les noms qu’il a retenus.

« Montre-lui Tetra, ordonne Kuklos. Ensuite, ramène-le ici. »

Tetra, une petite femme ronde et blonde, le conduit dans une autre chambre. Sur un fauteuil, gît un homme très âgé, et de toute évidence sénile. Une jeune fille s’occupe de lui. Elle essuie surtout la bave qui coule de sa bouche.

« Le professeur de Chempignac, lui annonce Tetra. Il y a six mois, c’était l’homme le plus brillant d’Épistémé. Son savoir a été sucé jusqu’à la dernière goutte. Il ne sait plus qui il est, et ne connaît même plus les gestes simples de la vie. Nous avons réussi à le récupérer avant que son corps oublie la façon de respirer ou de faire battre son cœur.
– Qu’est-ce que c’est ? questionne le Maître. Qu’est-ce qui provoque ça ?
– Kuklos saura te le dire mieux que moi, répond-elle. Je suis passée trop souvent par le Chemin avant que je sois découverte par le Groupe. J’ai déjà oublié beaucoup de choses. »

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« Nous avons mis trop de temps à comprendre, explique celui qui semble être le chef de cette petite communauté. Pour les plus intelligents d’entre nous, cela a été fatal. Je n’ai dû ma propre survie qu’au fait que je suis très casanier. Je sors rarement.
– Vous avez parlé de chemin, interroge le Maître. Probablement un chemin très spécifique.
– C’est un sentier qui parcourt le jardin au centre de la ville. Un lieu que fréquentaient beaucoup nos érudits. Un endroit très paisible, où ils aimaient se rencontrer pour discuter. Le nombre de brillants cerveaux au mètre carré y était très élevé. J’imagine que c’est ce qui l’a attiré.
– Mais quoi ?
– Justement, nous ne savons pas. Une entité, une créature, un monstre. Aucune idée. Nous ne voyons que les résultats et nous sentons son aura maléfique qui nous oblige à faire certaines choses.
– Des précisions, Kuklos, des précisions ! »

Le Maître commence à s’impatienter du temps que met l’homme à raconter son histoire.

« J’y viens, répond celui-ci. Nous avons commencé à soupçonner quelque chose, lorsqu’il y a eu deux décès coup sur coup sur le Chemin. Deux scientifiques de haut niveau, morts à quelques jours de distance, arborant le même air ahuri.
Puis, après cela, il y eut d’autres personnes atteintes soudain de gâtisme. Elles n’étaient ni âgées, ni malades.
Enfin, des gens qui n’avaient pas l’habitude de fréquenter le Chemin, se sont sentis attirés par lui. Ils ressortaient en ayant oublié une bonne partie de ce qu’ils savaient.
– Comment avez-vous compris qu’il s’agissait de quelque chose d’extérieur à cette planète ?
– Nous ne le savons pas. C’est peut-être une entité interne à notre monde. Il est impossible de faire une quelconque enquête sans nous retrouver décérébrés. Notre petit groupe tente de garder au moins un certain nombre de personnes saines et capables de réfléchir, mais nous sommes terriblement désarmés.
– Ce… machin, demande le Maître en désignant l’objet sur sa tête, est de quelle utilité ?
– Il nous permet de résister plus facilement à l’envie d’aller se promener sur le Chemin. Mais, en dehors de ces murs, la créature repère ces appareils. Aussitôt, ceux qui les portent les enlèvent et courent vers le lieu maudit. On les retrouve en général soit vidés de toute connaissance, soit morts. »

Le Maître réfléchit.

« Cette créature se nourrit donc du savoir, conclue-t-il. Un peu comme un étudiant auprès de son professeur.
– C’est tout à fait ça ! approuve Kuklos. Sauf que je peux donner ce que je sais sans m’en défaire. Mais lui ou elle vide le cerveau de ceux qui le possèdent. Je pense qu’au début, elle aspirait tout sans distinction jusqu’à la mort du sujet. Maintenant, elle a appris à être plus sélective. Elle ne prend que peu à chacun et le laisse vivre. Mais elle oblige tout le monde à passer et repasser par le Chemin pour avoir sa dose de nourriture. Son influence s’étend sur toute la planète. Nous voyons débarquer des milliers de gens de partout. Épistémé ne sera bientôt plus qu’un monde de débiles mentaux qui sauront à peine faire les gestes les plus simples de la vie quotidienne.
– Je ne vois pas ce que je peux faire », murmure le Maître.

« À part m’enfuir pour ne pas subir le même sort, pense-t-il. D’ailleurs, je vais sérieusement y songer. Je suis poursuivi par la malédiction du Docteur, mais je ne vais pas m’y laisser prendre comme elle. Pas question que je me mette en danger pour aider ces gens qui ne me sont rien. »

Il se redresse, déterminé à regagner le TARDIS. Le regard des quatre Épistéméens se lève vers lui, plein d’espoir.

« Tu as une idée ? questionne Kuklos, les yeux brillants.
– Heu, c'est-à-dire que… en quelque sorte oui. »

Comment leur dire que son option, c’est de se sauver.

« Je n’ai pas besoin de le leur dire, réfléchit-il. Je n’ai qu’à partir, et puis c’est tout. »

Il gagne la sortie très vite, se glissant au milieu des groupes. Il n’a pas besoin de guide pour le retour, il a très bien mémorisé le chemin.
À peine sorti des pièces bondées, il entend un pas léger derrière lui. Gala arrive à sa hauteur.

« Je viens avec toi, lui annonce-t-elle. Cela te sera plus facile avec quelqu’un qui connaît bien le coin. »

Le Maître accélère l’allure, et il la distance rapidement.

« Attends ! l’entend-il crier. Enlève ton… »

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« Je suis désolée d’avoir dû faire ça. »

Assis contre la paroi lépreuse, le Maître se masse le menton avec une grimace de douleur. Gala est agenouillée à côté de lui et le regarde avec anxiété.

« Vous tapez fort, gémit-il.
– Tous les Épistéméens pratiquent au moins un sport. Le coup de l’esprit sain dans le corps sain, vous savez. Je faisais de la savate.
– Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ?
– De la boxe qui se pratique avec les poings et les pieds.
– Efficace, grogne-t-il. Mais pourquoi m’avez-vous frappé ?
– Tu avais arraché le casque de ta tête et tu te précipitais vers le Chemin.
– Oh !... Je vois, soupire-t-il. Je ne pensais pas que cette créature aurait une influence sur moi.
– Oh si ! affirme Gala. Plus l’esprit est cultivé et intelligent, plus son emprise sur lui est importante. Tu as eu de la chance qu’elle ne t’ait pas repéré, tout à l’heure, lorsque tu te promenais. Elle devait déjà être en train de festoyer. »

Elle ajoute, en s’asseyant dans la poussière :

« Qu’as-tu prévu de faire ? Si tu me le dis, je peux peut-être t’être utile. »

« Me barrer, mettre les voiles, prendre la poudre d’escampette, voilà ce que je comptais faire », songe-t-il.

La jeune femme l’observe de ses grands yeux bruns.

« Je m’en doutais, soupire-t-elle.
– Je croyais que vous ne pouviez lire que le savoir, s’étonne-t-il, un peu gêné. Vous n’êtes pas vraiment télépathe, n’est-ce pas ?
– Pas besoin de l’être pour comprendre. Je… je trouverai quelque chose pour leur expliquer pourquoi tu es parti. »

Elle se lève et s’éloigne dans les couloirs sombres. Au bout de quelques pas, elle s’arrête, se retourne et ajoute :

« Pour repartir jusqu’à ta machine, concentre-toi sur une phrase stupide. Tu sais, de celles dont sont composées les comptines. "Et ron, et ron, petit patapon", des trucs dans ce genre. Essaye de ne pas penser à autre chose. Ah ! Et enlève le casque. Il ne sert à rien au dehors, au contraire. Bonne chance et bon retour chez toi. »

Il la regarde disparaître derrière l’angle d’un mur. Puis, il retourne lentement vers le TARDIS en marmonnant :

« Chez Rassilon qui veut entrer
Choisit en haut, au centre, en bas !
En haut, au centre, en bas, se répète-t-il, en haut, au centre, en bas ! »

Chaque pas est un supplice et une victoire.

« Chez Rassilon qui veut entrer… en haut, au centre, en bas ! En haut, au centre, en bas ! » chuchote-t-il, en essayant d’oublier le martellement douloureux dans sa tête, l’envie de tourner les talons et de courir vers le Chemin.

La porte claque dans son dos. Enfin en sécurité ! Il s’aperçoit alors seulement qu’il a toujours le ridicule casque bricolé à la main. Avec un grognement de colère, il le jette dans la première salle de stockage rencontrée, pendant qu’il se met en quête du Docteur.
Il doit parcourir un long moment la machine avant de la découvrir dans une toute nouvelle pièce qu’il ne connaissait pas, et où règne une épouvantable chaleur.

Face à un foyer rougeoyant, sa compagne, vêtue d’un tablier de cuir et d’un masque en mica, tient une goutte incandescente de verre au bout d’un long bâton. Elle la façonne en la faisant tourner dans une forme. Elle soulève aussi de temps en temps sa protection pour souffler dans le tube et faire grandir l’objet.

« Docteur, je suis revenu ! » crie le Maître dans le ronflement puissant du four.

Il ne reçoit aucune réponse.

« Au cas où ça t’intéresserait », murmure-t-il en regagnant son propre laboratoire.

Là, sur son établi, l’attend l’objet qu’il a mis en morceaux peu de temps auparavant, en essayant de faire une soudure délicate. Il s’assoit face à lui et le regarde. Mais son esprit est ailleurs. Il se félicite de ne pas être tombé dans le piège.

« Le Docteur se serait précipitée pour les aider, songe-t-il. Moi non, pas question que je m’y laisse prendre ! »

« Pas question ! reprend-il à voix haute. D’ailleurs, je vais me remettre au travail. »

« Où en étais-je ? réfléchit-il. Ah oui ! Le tensionneur de Braco. Je devais le fixer sur le réflecteur temporel anti parasites. »

Cependant, tandis qu’il s’efforce de se concentrer à nouveau sur le complexe assemblage, deux yeux bruns, pailletés d’or, surgissent sans cesse devant son regard, brouillant sa vision.

« Tu es vraiment quelqu’un de très spécial », entend-il prononcé par une harmonieuse voix féminine.
« Je suis désolée d’avoir dû faire ça. »
« Je trouverai quelque chose pour leur expliquer pourquoi tu es parti. »
« Bonne chance et bon retour chez toi. »


Il pose ses outils.

« Ah non ! Je ne vais pas me comporter comme le Docteur. Leurs problèmes ne me concernent pas. J’en ai assez des miens. C’est vrai ça ! Qui s’intéresse à mes ennuis, hein ? Qui s’y est jamais intéressé d’ailleurs ? Personne ! »

Il continue à grommeler tout en remuant les pièces électroniques sans vraiment travailler dessus.

« Même pas elle ! Est-ce qu’elle me regarde seulement ? Est-ce que j’existe pour elle ? Ah pour aller sauver Pierre, Paul ou Jacques qui ne lui sont rien, il y a du monde. Mais pour se soucier de moi, personne ! » continue-t-il avec une parfaite mauvaise foi.

« Ce qu’il faut, pense-t-il, incapable de laisser un problème non résolu, c’est protéger les diverses ondes cérébrales. Créer une fréquence très basse qui brouille chacune d’entre elles et les rende invisible à l’être qui les perçoit et s’en nourrit. Avec plusieurs sortes de métaux, on devrait y arriver. Leur casque bidon, c’est un peu ça, mais tellement primitif ! »

Il se lève et gagne la salle de commande, tout en continuant à réfléchir. Il programme le TARDIS pour le faire revenir quelques minutes en arrière.
Puis il jette un coup d’œil par la porte. Il aperçoit son moi antérieur revenir d’un pas hésitant et titubant. Il se glisse rapidement derrière le tronc d’un arbre, et attend de se voir entrer dans la machine avant de partir en courant vers le lieu où il vient de quitter Gala.

« Hé, attendez ! » crie-t-il à la silhouette de la jeune femme.

Elle se retourne, souriante.

« Oui ?
– Je… on pourrait peut-être renforcer l’efficacité de vos engins protecteurs. Les rendre plus discrets et non repérables pour la bestiole.
– Vous le pensez vraiment ?
– Je suis assez doué en bricolage, répond-il en se rengorgeant légèrement.
– Nous ne sommes pas très bien équipés, je le crains. Mais si vous nous dites ce dont vous avez besoin, nous devrions pouvoir vous le procurer rapidement. Les laboratoires de l’université regorgent de matériel. Seulement, plus personne ne sait s’en servir. »

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« Je suis allé presque jusqu’au Chemin et me revoilà, intact ! Aucune sensation d’être attiré, rien. »

Le jeune homme, qui s’était porté volontaire pour tester la dernière version de l’oreillette de protection du Maître, raconte son expérience.
Le vilain casque, à l’allure de bricolage improvisé par un enfant de maternelle, a laissé la place à un discret bijou qui s’enfile sur l’oreille.
Il est composé principalement d’un fil d’or et d’un cône qui se place à l’intérieur du conduit auditif. Selon les personnes, il est plus efficace du côté gauche ou droit. Le Maître passe les jours suivants à faire des ajustements pour que tous les membres du Groupe soient équipés.
Lui-même s’en est fabriqué un qui orne son pavillon gauche. Il en a créé également un autre qu’il réserve au Docteur. Il a la ferme intention d’aller la dénicher dans son cocon et à l’obliger à vivre cette aventure avec lui. Après tout, c’est elle la spécialiste de ce genre de choses, non ?

« Je vais aller chercher une personne qui pourra également vous aider, annonce-t-il à Kuklos. Il faut que je retourne à mon vaisseau. »

Il surprend le regard de Gala. Elle a l’air de croire qu’il a l’intention de fuir à nouveau. Aussi, il lui propose :

« Vous pouvez venir avec moi, si vous le souhaitez.
– Chouette ! s’écrie-t-elle, en lui emboîtant le pas. Je vais voir un vrai vaisseau spatial. Est-il tout en métal étincelant avec des signes mystérieux écrits en gros sur la coque ?
– Heu… non, balbutie le Maître.
– Alors, c’est une boule en matière sombre, invisible selon la lumière ?
– Non plus », répond le Maître en pensant au parallélépipède en bois bleu, délavé et légèrement écorné, que le Docteur appelle un TARDIS.

« Je me demande encore pourquoi j’ai accepté qu’on prenne le sien et non le mien : nettement plus récent, et avec un circuit caméléon qui fonctionne », songe-t-il.

Le TARDIS a discrètement été matérialisé dans l’ombre d’un immeuble, à demi caché par les frondaisons d’un arbre aux branches pleureuses. Quand elle voit le Maître se diriger vers la machine spatio-temporelle, Gala remarque :

« Quelle curieuse petite cabine ! Pourquoi nous arrêtons-nous ici ? Nous n’allons pas d’abord à votre vaisseau ?
– Ceci est mon… enfin… notre appareil, au Docteur et à moi.
– Oh, murmure-t-elle. D’accord. Je vois. Il est… original.
– Vous pouvez le dire vous savez, réplique le Maître en souriant, ça ne me vexera pas. Je sais qu’il a un aspect extérieur assez médiocre. Mais c’est mieux dedans, je vous assure. Surtout depuis que je m’en occupe. »

Depuis quelques minutes, il ressent à nouveau un fort malaise et ouvre la porte fébrilement. Il franchit rapidement celle-ci, suivi de son accompagnatrice.

« Mais c’est… balbutie la jeune femme en regardant autour d’elle.
– Plus grand à l’intérieur, oui », termine le Maître.

Il s’appuie quelques minutes à la console pour laisser passer l’éblouissement.

« Docteur ? appelle-t-il enfin.
– Dans l’atelier ! » répond une voix.

Féminine, à la grande surprise de Gala.

« Je termine la tête de mon Rassilon monumental. »

Ils entrent dans une pièce très haute, après quelques détours dans les couloirs blancs décorés de ronds en creux.
Une énorme motte d’argile grise emplit la salle, presque jusqu’au plafond.

« Heu, Docteur ? s’enquiert le Maître. Où es-tu ? »

Un morceau de glaise se détache du tas et se penche vers eux.

« Eh bien, ici ! Tu ne me vois donc pas ?
– Si bien sûr ! répond le Maître. C’est juste que tu en as mis un peu sur toi, alors… »

Une statue en forme de Docteur dégringole l’escabeau, et arrive à leur hauteur. Elle pose ses outils et tend une main couverte de terre vers l’Épistéméenne.

« Bonjour, je suis le Docteur, déclare une bouche qui s’ouvre dans la face argileuse.
– Je suis Gala. Je suis venue avec… oh, je ne vous ai même pas demandé votre nom !
– Le Maître.
– Le Docteur, le Maître ! Vous avez des noms de sages. C’est de bon augure pour notre problème.
– Un problème ? demande le Docteur. Racontez-moi ça.
– Peut-être devrais-tu aller te nettoyer un peu avant, non ? » suggère le Maître.

Le Docteur regarde ses doigts, puis le reste de sa personne.

« Oh oui, tu as sans doute raison. Je reviens tout de suite, ajoute-t-elle.
– Nous t’attendons dans la cuisine. Je vais faire du thé pour notre hôte. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« C’est très intéressant ! »

Le Docteur écoute ce que raconte Gala, le menton appuyé sur sa main.

Le Maître a remarqué qu’il lui restait des traces d’argiles derrière les oreilles, et il se retient violemment d’aller prendre une serviette pour finir le nettoyage. Pendant un instant même, il n’entend plus ce qui se passe autour de lui, tellement ces taches l’obsèdent. Il arrive enfin à se reprendre, et suit la fin de l’histoire qu’il connaît déjà en grande partie.

Il sort un objet de sa poche.

« Je t’ai fabriqué une oreillette, dit-il au Docteur en la lui présentant.
– Oh, merci ! Elle est très jolie. »

Elle la place à son oreille gauche.

« Il faut que tu la testes pour savoir de quel côté elle est plus efficace », explique le Maître.

Elle sort du TARDIS. Ses deux compagnons la voient tourner sur elle-même et se diriger vers le centre de la ville. Ils la rattrapent et la ramènent dans le vaisseau spatio-temporel. Finalement, adapté à l’oreille droite et légèrement renforcé, l’appareil se révèle enfin tout à fait efficace.

« Fort bien ! Allons-y ! s’exclame le Docteur. À nous deux, qui que tu sois ! »

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À quatre pattes sur le Chemin, le Docteur observe les petits animaux qui grouillent dans la terre couverte de brindilles et de feuilles.

« Quel nom donnez-vous à ces bestioles ? demande-t-elle à Gala.
– Les broumises. Ce sont des animaux sociaux, vivants en colonie. À vrai dire, c’est plutôt une plaie sur Épistémé. Il y en a partout. Nous essayons de nous en débarrasser depuis fort longtemps.
– Pas vraiment des insectes, continue le Docteur. Ils ont dix pattes et pas d’exosquelette. »

Elle en saisit un du bout des doigts et le pose sur sa paume. L’animal se tortille et fuit le long de son bras, remontant vers son coude.

« Crois-tu que ce soit le moment de faire de l’entomologie ? » grogne le Maître.

Au fur et à mesure qu’il s’est rapproché de ce lieu, il a senti un étau se resserrer sur son crâne. Depuis qu’ils sont sur le sentier, il a conscience d’une volonté opposée à la sienne qui tente d’occuper son esprit.

« Pourtant, j’ai mon appareil, songe-t-il. Pourquoi n’est-il pas aussi performant que les autres ? »

« Maître que penses-tu… commence le Docteur en se redressant. Maître ? »

La lutte entre sa volonté et celle de cet autre être, mobilise toutes ses forces. Il a fermé les yeux et titube, les mains sur les tempes.

« Je… balbutie-t-il. Elle essaye de m’avoir.
– Elle ? demande le Docteur.
– Oui… c’est une entité… féminine. Ah ! »

Le Docteur et Gala se précipitent pour l’empêcher de tomber. Elles le font asseoir dos à un arbre.

« Laisse-moi entrer dans ta tête, lui chuchote sa compagne. Je pourrais t’aider à lutter, et peut-être savoir qui c’est. »

Il entrouvre péniblement les paupières et souffle juste :

« Oui, vas-y. »

Elle s’assoit entre ses jambes, prend son crâne dans ses mains et appuie son front au sien. Gala, qui est restée debout près d’eux, l’entend marmonner des paroles qui lui sont inconnues. Cela forme une musique qui a un effet légèrement soporifique.

« Ne résiste pas, murmure le Docteur à son compagnon.
– Elle… elle va… elle va gagner, halète-t-il.
– Non. Je suis là. Apprends à me faire confiance. »

Quelques minutes plus tard, elle doit le soutenir, car il s’affaisse doucement vers elle.

« Qu’a-t-il donc ? s’inquiète Gala.
– Chut ! Il dort. »

Elle ôte l’oreillette et l’examine attentivement. Gala pousse un petit cri.

« Il est à sa merci sans cet appareil ! s’exclame-t-elle.
– Non, répond le Docteur. J’ai enfermé son esprit dans une partie du mien pour le protéger. Ça me permet de faire ça. Oh, je vois, chuchote-t-elle au bout d’un petit moment. Le stabilisateur d’ondes mu est trop faible. À quoi a-t-il donc pensé en le faisant si petit ! »

Elle regarde autour d’elle.

« Est-ce que vous avez de la gomme arabique sur vous ? demande-t-elle à Gala.
– De la quoi ? s’étonne celle-ci.
– Ce n’est pas grave. De la sève d’arbre un peu collante fera l’affaire.
– Les goumiers produisent un jus assez gluant, répond l’Épistéméenne en montrant une plante aux grosses feuilles d’un vert presque noir.
– Ça ira. »

Pendant que Gala taille dans la tige armé d’un petit couteau, le Docteur sort de ses poches un attirail d’objets divers. Elle pose le tout en vrac sur le sol et fouille dedans.

« Ah voilà ! triomphe-t-elle. Je savais bien que j’en avais un ! »

Elle tient un mince fil de cuivre au bout des doigts.

Enfin, grâce à une goutte de jus de goumier, elle le fixe à l’intérieur de l’oreillette du Maître en lui faisant prendre une forme précise qu’elle calcule en marmonnant des chiffres et en faisant des opérations qu’elle trace dans la poussière.
Elle accomplit tout ce travail, le Maître toujours endormi, appuyé sur elle.

Puis elle lui remet son bijou sur le pavillon gauche, et le réveille en lui pinçant les joues.

« Aïe ! grogne-t-il.
– Comment te sens-tu, maintenant ? » s’enquiert-elle.

Il reste un instant immobile, les yeux fermés, appuyé au tronc.

« Ça va, finit-il par dire en se redressant. Je la sens toujours, mais je peux lui résister plus facilement. Pourquoi…
– Tu avais négligé de protéger suffisamment tes ondes mu, le coupe-t-elle.
– Mais je ne pensais pas… commence-t-il.
– Eh si ! lui répond-elle en se levant. Tu n’es pas différent de tout le monde à ce niveau, quoi que tu en penses. Dépêchons-nous, ajoute-t-elle. J’ai cru comprendre où est cette créature et qui elle est. »

Elle se tourne vers Gala.

« J’ai bien peur que vos broumises soient encore plus envahissantes que vous ne le pensiez.
– Les broumises ? s’étonne la jeune femme. Que voulez-vous dire ?
– Prenez-vous des mesures pour lutter contre ces animaux ?
– Évidemment ! Mais elles n’avaient pas été très efficaces jusqu’à présent.
– Et maintenant ?
– Le professeur de Chempignac travaillait sur un projet très prometteur quand il a été interrompu par… ce que vous savez », ajoute-t-elle tristement.

Le Docteur entraîne ses deux compagnons hors du Chemin.

« Vous allez m’expliquer ça en marchant. Il vaut mieux nous éloigner de cet endroit, précise-t-elle.
– Je crains de ne pas être au courant, explique Gala. Le professeur Kuklos saura vous en parler mieux que moi. Il avait l’habitude de discuter souvent avec le professeur de Chempignac. »

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« C’était une combinaison de produits chimiques, destinés non pas à tuer, mais à rendre stériles ces animaux, et d’un appareil émettant des ondes qui leur donnaient envie de s’éloigner des lieux habités. »

Le professeur Kuklos expose les détails des travaux du professeur Chempignac au Maître et au Docteur.

« Je vois, murmure celle-ci. Pas très agressif, mais tout de même suffisamment pour provoquer une riposte
– Une riposte ? interroge Kuklos.
– Est-ce que ces bêtes sont gouvernées par une reine ? demande le Maître.
– Tout à fait ! Comment le savez-vous ?
– C’est une organisation assez commune chez les animaux sociaux, explique le Docteur. On en trouve quasiment sur toutes les planètes. »

Leur interlocuteur pousse un soupir.

« Voilà encore un exemple du savoir que nous avons perdu, se lamente-t-il.
– L’entité qui tentait de me voler mon cerveau, était féminine et pas du tout amicale, précise le Maître. Il y a eu un passage dans les deux sens à un moment, et j’ai pu voir et ressentir comme elle quelques secondes. Elle éprouve beaucoup de rancœur, mais aussi un sentiment de triomphe. Elle sait énormément de choses, et devient de plus en plus puissante. Elle se trouve quelque part sous terre.
– Sous le Chemin, j’en suis certaine, affirme le Docteur. C’est la reine des broumises. Non des broumises du monde entier, mais seulement de celles qui occupent ce lieu.
La proximité de tant de cerveaux géniaux a modifié quelque chose chez la reine, continue-t-elle. Pour communiquer avec ses sujets, c’est un animal qui doit avoir naturellement un don psychique. Lorsqu’elle s’est sentie menacée, elle a riposté de façon probablement totalement instinctive au début, en s’appropriant le savoir de ceux qui passaient par là.
Mais, devenant de plus en plus maline, je doute qu’elle se contente d’en rester là. Lorsqu’elle aura accumulé assez de savoir et de puissance, il y a de fortes chances pour qu’elle veuille devenir la seule créature intelligente d’Épistémé. Remplacer votre race par la sienne au sommet de l’évolution de cette planète.
– Il faut la tuer ! s’exclame Kuklos. Creuser le sol à sa recherche, et la faire disparaître.
– Je ne pense pas que vous y arriviez, fait remarquer le Maître. Sa force dépasse déjà votre capacité à la contrer. Quiconque tentera quelque chose contre elle aura de sérieux ennuis.
– Mais les appareils que vous avez fabriqués… commence Gala.
– Ne servirons à rien, à partir du moment où vous l’agresserez directement. Sa réaction va être si violente qu’elle fera exploser vos cerveaux dans vos crânes.
– Je pense que le Maître a hélas raison, murmure le Docteur. Se rapprocher d’elle physiquement est indispensable, mais il faut que ceux qui vont le faire n’aient pas grand chose à perdre psychiquement.
– Que voulez-vous dire ? interroge Kuklos.
– J’imagine que, même en tant que peuple hautement cultivé, il y a dans votre population une proportion de gens pas très intelligents et même j’irais jusqu’à dire de "crétins", dans le sens propre du terme.
– Nous n’en sommes pas fiers, mais il en existe en effet, avoue Kuklos d’un air gêné.
– Eh bien, déclare le Docteur, vous aurez bientôt toutes les raisons d’en être fiers, car ce seront peut-être eux qui vont vous sauver, en se sacrifiant, hélas ! Cependant, ajoute-t-elle, atteindre cette créature ne va pas suffire, il faut la combattre aussi. »

Elle se tourne vers Gala.

« Tu as un don psychique, celui de "sentir" la connaissance. D’autres gens sur Épistémé ont-ils aussi ce genre de dons ?
– Oui et ils sont très divers. Tetra en possède quatre. Elle sent la mort des gens quelques heures avant que cela arrive, même les morts accidentelles ou brutales. Elle perçoit les pensées négatives – désolée, Maître, mais c’est pour cela que nous lui avons demandé de participer à notre petite conférence, tout à l’heure. Elle peut endormir les chats. Elle sait calmer l’angoisse nocturne des bébés. Rien de très utile, à mon avis, et surtout, rien qui puisse nous servir contre la reine, hélas !
– Qui sait ? Il faut rassembler deux sortes de personnes : les idiots, comme je le disais auparavant, et tous ceux qui ont un don.
– J’avoue que j’ai des doutes sur l’efficacité de cette méthode, conclue Kuklos, mais je crains que nous n’ayons pas d’autres options. D’accord, Docteur, nous allons nous en occuper. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Un cercle d’Épistéméens est occupé à creuser le Chemin. La reine des broumises semble vouloir particulièrement atteindre le savoir du Maître, aussi celui-ci s’est servi des attaques répétées qu’elle tente contre lui pour la localiser.

Les hommes et les femmes qui jouent de la bèche et de la pelle pour atteindre le cœur de la broumisière ont un aspect assez particulier. La plupart ont le regard vide. Certains laissent pendre leur langue hors de leur bouche. Il faut les remplacer souvent car ils perdent assez rapidement leur objectif de vue. Moitié à cause de leur tendance naturelle à oublier ce qu’ils sont en train de faire, moitié parce que la reine se défend en les vidant du peu de savoir que contient leur tête.

Ceux qui les dirigent restent loin du sentier, mais eux aussi doivent retourner régulièrement dans les sous sols isolés, pour se protéger des attaques de l’entité hostile.

« Elle se… elle se… déplace… Elle me veut… Je dois y aller… », bredouille le Maître.

Il se met en marche lentement vers le sentier. Il résiste du mieux qu’il peut, mais l’appel est plus fort que lui. Le Docteur le tire à l’intérieur des bâtiments. Il se laisse glisser le dos contre le mur. Elle s’accroupit près de lui.

« L’oreillette ne suffit plus ? demande-t-elle.
– Non, gémit-il. Elle concentre une bonne partie de sa force contre moi. Pourquoi moi ? Oh, ce que j’ai mal à la tête !
– Ton savoir l’intéresse. Tous les plans que tu as mis en œuvre pour la domination de l’univers, autrefois. Tu devrais retourner dans le TARDIS où tu serais en sécurité. Je peux me débrouiller seule. »

Le Maître s’insurge :

« Elle ne me fait pas peur ! Je ne vais pas laisser tomber maintenant !
– Je me fais du souci pour toi. Je vais t’accompagner…
– Pas question ! Je reste. »

Il se lève.

« Tu ne m’auras pas, vieille larve racornie ! grommelle-t-il. Mon esprit est plus fort que le tien !
– Les ondes mu ! s’exclame le Docteur. Nous pourrons l’atteindre à travers les ondes mu. Pour lui parler, je veux dire. Si cette créature est intelligente, elle doit être sensible au raisonnement. On doit pouvoir négocier avec elle. Lui demander de cesser ses attaques en échange de sa sécurité. Lui proposer un lieu où elle serait tranquille et où elle pourrait cohabiter avec les Épistéméens sans qu’ils se gênent mutuellement. Qu’en pensez-vous ?
– Docteur, soupire le Maître. Tu es une incorrigible optimiste. Et trop naïve. Elle n’acceptera jamais. Elle se sent plus forte que nous.
– On peut essayer, répond le Docteur. Lui donner au moins cette possibilité, avant de la détruire.
– Donner une chance à l’adversaire, c’est faire preuve de faiblesse !
– De force, au contraire, réplique le Docteur. Cela signifie que nous sommes meilleurs que lui.
– Qu’importe être meilleurs, ou plus loyaux, ou quoi que ce soit d’autre, martèle le Maître, agacé. Ce qu’il faut, c’est gagner ! Tous les moyens sont bons. Ça ne sert à rien de discuter avec elle. Elle n’écoutera pas. J’ai visité son esprit, pas toi !
– Maître ! Docteur ! s’exclame Kuklos. Nous n’avons pas de temps pour les discussions rhétoriques. Malgré tout le mal qu’elle a fait, je suis d’accord avec le Docteur, ajoute-t-il. Il faut d’abord tenter une négociation. Sinon, nous ne serions pas dignes d’être appelé Épistéméens.
– Bien, voilà qui règle la question, conclut le Docteur. C’est aux habitants de cette planète de décider. Et, pour l’instant, Kuklos est ce qui se rapproche le plus d’un représentant de son peuple. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« Alors ? questionne le Docteur. Tu es le seul avec qui elle a établi un contact naturellement. Tu es le seul à pouvoir lui parler. »

Les tentatives de communications avec la reine des broumises par le biais des Épistéméens ayant un don psychique avaient échoué. Elle les rejetait violemment, et attaquait leurs esprits avec tout autant de rage. Ils avaient fini par renoncer pour arrêter les pertes. Déjà près d’une dizaine de ces malheureux se retrouvaient quasiment décérébrés, réduits à l’état de légumes.

« Et si elle me vide à moi aussi ou qu’elle me tue ? répond-il. Je refuse ! Je l’ai déjà dit : le seul moyen est de la détruire. Immédiatement ! Un explosif, lancé depuis un engin aérien.
– Aucun explosif n’est assez précis pour annihiler seulement le nid. Pour être efficace, il va anéantir tout le centre de la ville, précise Kuklos.
– Eh bien, il faut savoir ce que vous voulez. Vous allez perdre cet endroit, mais sauver vos cerveaux. »

Le Docteur entraîne le Maître à l’écart, loin des habitants inquiets de la planète.

« Je sais que cette demande te paraît complètement inutile… commence-t-elle.
– Et moi je ne comprends pas pourquoi tu insistes tant pour communiquer avec cette créature qui ne nous veut que du mal.
– Ne t’ai-je pas, par le passé, donné une chance à chaque fois que je le pouvais ? Tu n’as jamais su la saisir, jusqu’à… cette fois-là. Mais je l’ai toujours fait. J’ai toujours tenté de te raisonner.
– Tu me compares à cette… cette… »

Le Maître est furieux.

« Non, bien sûr que non ! affirme le Docteur. Écoute, si tu ne veux pas entrer en communication avec elle, je le ferais. Je serais moins efficace que toi, mais j’ai plus de résistance que ces pauvres Épistéméens.
– D’accord, j’ai compris, soupire-t-il. Je vais le faire. Je te connais, tu serais bien capable de te sacrifier bêtement pour ces gens.
– Je t’aiderai. J’assurerai ta défense. Je l’empêcherai de s’introduire trop profondément dans ton esprit. À nous deux, nous y arriverons. J’ai même une autre idée. Le TARDIS peut nous offrir à la fois un bouclier protecteur, et une capacité démultipliée de compréhension du langage de cette créature. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« Ils ne demandent que la paix. Ils vous proposent un lieu où vous pourrez vous installer. Ils sont même prêts à subvenir à vos besoins en nourriture et en savoir, si vous le souhaitez.
– Balivernes ! Ils ne veulent que notre mort ou notre réduction à des créatures inoffensives et sans esprits. De toute façon, pourquoi est-ce que je négocierais ? Mon pouvoir est plus grand que le leur… plus grand que le vôtre même, Seigneurs du Temps ! Bientôt j’atteindrais l’esprit des autres reines et je leur transmettrais mon savoir. Épistémé est la planète des broumises, et ces créatures doivent disparaître et nous laisser la place.
– Les Épistéméens ont accumulés une sagesse et un savoir gigantesque en plusieurs centaines de milliers d’années. Ce sont eux les maîtres de ce monde. Cependant, ils vous proposent de partager cela avec vous. C’est un geste de bonne volonté.
– Quel geste ? Tout en essayant de nous amuser avec cette conversation, leurs idiots continuent de creuser la terre à ma recherche. Vous appelez ça de la bienveillance ? Et là, tapi dans ton esprit à toi, je le vois le désir de destruction. Tu ne peux rien me cacher, malgré tous tes efforts, malgré vos efforts conjugués à toi et à ton esprit sœur.
– Vous refusez de collaborer, alors ?
– Bien entendu ! Pourquoi concéder quelque chose, alors que j’ai toutes les cartes en main, alors que je suis la plus puissante. Allez-vous-en ! Je ne peux pas vous atteindre car vous vous protégez trop bien, mais je vous guette. À la moindre faiblesse, cela en sera fait de votre âme. Je l’aspirerai comme un met délicat. Lentement… et douloureusement… pour vous. »


TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« Tu avais raison, concède le Docteur. Elle ne veut rien lâcher. Nous n’avons plus le choix si nous voulons sauver les Épistéméens.
– Bien entendu que j’avais raison ! explose le Maître. Il a quand même fallu que j’en passe par vos désirs !
– Inutile de ressasser les responsabilités, intervient Kuklos. J’admets aussi que j’avais tort. Mais je suis heureux que nous ayons quand même tenté cette approche. Nous pouvons décider de sa destruction l’âme apaisée. Enfin… disons avec moins de douleurs morales. Comment allons-nous nous y prendre ? Maître, Docteur ?
– Je pense… » commencent ensemble les deux Seigneurs du Temps.

Le Docteur invite le Maître à parler :

« Vas-y, explique ta solution.
– Merci, répond celui-ci. Donc, je pense qu’il faut que toutes les personnes ayant des dons psychiques s’unissent contre la reine. La moindre petite parcelle de puissance nous sera nécessaire. Peut-être même les gens d’Épistémé qui n’ont à priori aucune aptitude devraient nous aider. Et toi, que voulais-tu dire ?
– Exactement la même chose, en fait. Le TARDIS peut aussi nous être utile pour créer un champ de force psychique. Il ne sera pas très puissant, je veux dire qu’il ne nous protégera pas totalement, et les habitants encore moins, mais c’est un appoint non négligeable.
– Eh bien, puisque nous sommes tous d’accord, comment allons-nous nous y prendre, concrètement ? »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Un cercle d’Épistéméens entoure un trou sur le chemin. Tout au fond, on peut voir une étrange créature : une grosse poche blanchâtre, parcourue de vagues de frissons, comme des rides sur un plan d’eau. Au sommet de cette bouffissure, s’agite une broumise à peine plus grande que les autres.
Le renflement n’est pas un ventre gonflé d’œufs – celui-ci est visible à l’autre extrémité de l’animal – mais de la matière cérébrale qui s’est développée au-delà de la capacité de son petit crâne. Si une personne pouvait s’approcher suffisamment, il lui suffirait de crever cet objet pour la tuer.
Les attaques psychiques deviennent de plus en plus dures, et les tiennent à distance. Mais les Épistéméens sont nombreux et déterminés. Lorsqu’ils tombent, ils sont remplacés par d’autres.
La reine projette une bonne partie de son agressivité contre le Maître. Curieusement, elle n’essaye pas d’atteindre le Docteur. Du moins, pas aussi violemment. Ou plutôt, pas directement. Elle semble avoir compris que ses attaques contre son compagnon l’affectent plus que si elles étaient dirigées contre elle.

Le combat est incertain. Les deux forces sont égales.

Tout à coup, le Maître sent l’emprise de la reine disparaître totalement de son esprit.

« On a gagné ! crie-t-il. Elle est battue ! »

À côté de lui, le Docteur s’affaisse, le visage cireux. Elle glisse sur le dos. Ses yeux grands ouverts semblent contempler un autre monde.

« Docteur ? » interroge le Maître.

Elle ne répond pas. Elle a la bouche entrouverte, et un filet de salive en coule. Gala, qui se trouvait à sa gauche, se penche vers elle, puis relève la tête.

« Je suis désolée, murmure-t-elle. Elle a été vidée.
– Vidée ? Que voulez-vous dire, balbutie-t-il. Pas vidée comme…
– Si hélas, lui confirme la jeune femme. Son esprit ne contient plus rien.
– Mais… mais… la reine est battue. Je ne la sens plus.
– Elle a juste changé brutalement de cible. Comme votre amie ne s’y attendait pas, elle l’a aspirée d’un coup.
– Non… bredouille-t-il. Non ! » reprend-il plus fort.

NOOON !

Le hurlement a surpris tout le monde et les combattants ont relâché leur tension un instant. La reine en a profité pour rafler quelques âmes. Elle n’a pas le temps d’en faire plus. Une tornade armée d’une bêche surgit dans le cercle. D’un coup bien ajusté, elle crève l’abcès livide qui poussait au milieu d’Épistémé. Un liquide crémeux en gicle et monte à plus de deux mètres avant de retomber.

Le Maître reste là, au bord du trou, haletant, couvert de cette glaire. Il s’appuie sur l’instrument aratoire, les jambes tremblantes.

Dans le rond formé par les belligérants, les gens se regardent, étonnés. Peu à peu, des sourires se forment.

« Je ne la sens plus, dit l’un d’eux.
– Moi non plus, renchérit une autre.
– Oh, voyez ! Tetra qui avait été vidée, se réveille ! »

Le Maître entend cette exclamation et jette son outil pour se précipiter vers le Docteur. Elle est en train de s’asseoir, aidée par Gala. Elle a l’expression de quelqu’un qui vient de se réveiller d’un très long sommeil.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » demande-t-elle au Maître qu’elle voit couvert d’une pommade gluante qui dégouline sur son visage.

Mais le plus surprenant, c’est qu’il se met soudain à la serrer si fort dans ses bras, qu’elle doit le repousser en grognant :

« Tu m’étouffes ! Laisse-moi respirer ! Et ce machin ! Ça pue, bon sang ! C’est quoi ?
– C’est… c’est la reine, sanglote-t-il. Je… je l’ai tuée.
– Mais… comment as-tu pu t’approcher ?
– Je ne sais pas. J’ai vu rouge tout à coup. Une envie de meurtre. Je n’ai pas réfléchi, j’ai foncé.
– Mais pourquoi ? Et comment ça se fait que je ne me souvienne pas ? Je me rappelle juste qu’on luttait, qu’elle t’attaquait fortement, et puis… plus rien jusqu’à maintenant. »

Il se contente de la remettre debout et de dire :

« Partons d’ici, veux-tu ? J’en ai assez de cette planète. »

Ils regardent autour d’eux. Les gens rient, s’embrassent. Ceux qui, il y a quelques instants, n’étaient plus que des légumes sans cervelle, hochent une tête aux yeux pétillants d’intelligence.

« Partons, répète le Maître. Je sens que si nous restons, nous allons avoir droit à toutes sortes de choses désagréables, comme de la reconnaissance éternelle, des étreintes, des baisers et autres câlineries écœurantes.
– Je n’aime pas trop les honneurs non plus », reconnaît le Docteur.

Ils s’éclipsent discrètement au milieu de la liesse générale. Le TARDIS avait été rapproché du lieu du combat, et ils y entrent au moment où Gala demande à Kuklos :

« Où sont le Maître et le Docteur ? Ce sont les héros d’Épistémé.
– Oui, renchérit Kuklos, il faut les fêter dignement. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Quelques minutes plus tard, une fois débarrassé du jus odorant qu’a laissé la reine des broumises sur lui, le Maître regagne la salle de la console. Il vérifie sur le mur brillant qui reflète sa silhouette, si sa tenue est correcte et bien ajustée.
Tout à coup, il s’arrête, le sourcil froncé. Il étouffe alors un juron. Un juron gallifreyen particulièrement malsonnant – pour vous donner une idée on y parle de Rassilon et de certaines mœurs réprouvées.

« Eh bien ! remarque le Docteur. Ça ne t’arrive pas souvent, mais quand tu t’y mets, tu ne fais pas les choses à moitié. Que se passe-t-il ?
– Je viens de me rendre compte que… »

Il se tourne lentement vers le Docteur. Celle-ci est en train de consulter la base de données pour trouver leur prochaine destination.

« Tu l’as fait exprès ! l’accuse-t-il. Tout ça – cette idée soudaine de t’enfermer dans le TARDIS – n’était qu’une comédie destinée à me pousser à en sortir, moi, et à m’impliquer dans tes… sauvetages ridicules !
– Un peu, admet-elle en lui adressant son sourire le plus désarmant. Mémé appelle ça de la têtologie.
– Têtologie ? J’appelle ça de la manipulation !
– Ose me dire que tu ne t’es pas amusé, rétorque-t-elle.
– Je… je… bouillonne-t-il. Oh, et puis zut ! C’est vrai, c’était excitant. Surtout quand… »

Ils passent ainsi plusieurs heures à évoquer ce qu’ils viennent de vivre ensemble. Le Docteur raconte les plus dramatiques moments, en leur donnant un tour comique qui les fait se tordre de rire.

Dans le feu de ces instants partagés, le Maître saisit sa compagne dans ses bras et, après l’avoir embrassé avec fougue et tendresse, il lâche un « je t’aime » qui le laisse aussi abasourdi qu’elle.

Citation:
Chapitre 13 : Childish


Conte

Il était une fois, un roi et une reine qui ne pouvait pas avoir d’enfant.

En fait non, ce n’est pas du tout ça. On reprend.

Il était une fois, deux hommes qui se détestaient. Ils étaient ennemis depuis toujours. C’était des Seigneurs du Temps qui ont treize vies et changent de visage à chacune d’elles.
Au cours d’une de leurs habituelles chamailleries.

Non, je reprends à nouveau.

Au cours d’une de leurs habituelles batailles sanglantes, l’un d’entre eux dû se régénérer de façon difficile et se transforma en femme.

Et on en revient au début :

Il était une fois, un roi et une reine qui ne voulaient pas avoir d’enfant. Ils trouvaient que leur vie leur convenait ainsi, et la reine n’avait nul envie de renoncer à ses activités pour procréer.
Cependant le roi s’ennuyait dans son château.

En fait, ce n’était pas tout à fait un château. Je devrais même dire que ce n’était pas du tout un château. Je recommence.

Cependant, le roi s’ennuyait dans son TARDIS – Time And Relative Dimension In Space, c’est juste pour dire que cet engin voyage dans le temps et l’espace et qu’il est plus grand à l’intérieur.
Après une récente expérience dans sa vie, il se demandait s’il n’aimerait pas voir son patrimoine génétique se perpétuer.

C’est le terme qu’emploient les Seigneurs du Temps pour dire qu’il leur plairait bien de pouponner. Un peu trop intellectuels ces gens, à mon avis. Hein ? Quoi ? On se fiche de mon avis ? D’accord je continue.

« Ma douce amie », dit-il un jour à la reine.

En réalité, il ne l’appelait jamais « ma douce amie », mais on est dans un conte, donc on va utiliser le langage des contes, n’est-ce pas ?

« Ma douce amie, dit-il un jour à la reine. Que diriez-vous – il ne la vouvoyait pas non plus, mais… oh, d’accord, d’accord, j’arrête de faire des commentaires, mais c’était juste pour préciser… oui, oui je sais, plein d’autres conteurs sur le marché, je ne suis pas la seule, on pourrait très bien me remplacer… je reprends à nouveau.

« Ma douce amie… ah non, je l’ai déjà dit ça. Gna, gna, gna… ah oui : Que diriez-vous de fabriquer un autre Seigneur du Temps ? Pour peupler un peu ce TARDIS qui me semble bien grand pour nous deux.
– Quelle drôle d’idée ! lui répondit-elle. Et comment comptez-vous vous y prendre ? J’ai le souvenir que le docteur Frankenstein essaya jadis de fabriquer un être humain, mais ce ne fut pas franchement une réussite.
– Heu… je pensais à un moyen plus classique.
– Oh ? Tiens donc, je ne connais pas, s’exclama la reine. Expliquez-moi cela.
– Eh bien, vous savez… les fleurs, les abeilles, le cycle normal de la nature quoi. »

La reine resta un instant à réfléchir. Le roi l’entendait marmonner.

« Cycle de la nature… mmh… mmh… abeilles… mmh… mmh… qu’entend-il par là ?

Non, mais quelle cruche cette reine, j’vous jure ! Trop intellectuels, je vous dis !

– Les agneaux, lui précisa le roi. Les chatons, les chiots. Les bébés ! s’écria-t-il enfin, cessant de tourner autour du pot.
– Vous voulez que nous fassions… un bébé ?
– Oui, c’est ça ! s’exclama le roi, soulagé.
– Attendez… si j’ai bien compris… étant donné que je suis la, disons "femelle", de nous deux, c’est moi qui vais devoir porter cet enfant dans mon ventre ?
– J’ai bien peur que oui, bredouilla le roi, un peu gêné. Croyez-moi, chère amie, si je pouvais… mais la nature, vous savez. Bref, je n’ai pas la physiologie qui me permettrait de…
– Hé ! s’exclama la reine. Ma foi, c’est une expérience que je n’ai pas encore tenté, et je crois bien que ça pourrait être amusant. »

Le roi poussa un soupir de soulagement.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


À quelques temps de là, la reine se retrouva enceinte. Elle continuait néanmoins ses sorties habituelles sur des planètes qui avaient besoin de son aide pour être sauvées.
Ce qui faisait un bon paquet de courses, situations dangereuses, et autres enfermements dans de sombres cachots.
Le roi la suivait dans ses aventures, bien que ce ne fut point sa tasse de thé, afin de la protéger comme il le pouvait. Ce qui lui valait nombres de coups sur la tête, ligotages, et autres bombes à désamorcer à la dernière minute.

Bref, au bout d’un certain temps, il en eu assez de se prendre des gnons pour éviter que le précieux ventre ne soit molesté.
Un jour, ils revinrent dans leur château – enfin TARDIS, haletant d’une longue galopade, après avoir échappés à des indigènes, qui avaient la ferme intention de les découper par le milieu pour les manger à la croque au sel.

« Vous… pantela le roi, vous pensez faire ça jusqu’au bout ?
– Jusqu’au bout… souffla la reine en déplaçant son ventre pour qu’il ne soit pas coincé contre le bras du siège. Jusqu’au bout de quoi, mon ami ?
– Eh bien, ma chère, jusqu’à votre dernier jour de grossesse. Ne pensez-vous pas que cela devient un peu dangereux pour le bébé ? Et pour vous également, bien entendu.
– Tiens, murmura la reine. Je n’y avais pas songé. Mais vous avez raison, mon ami. Je vais suivre vos conseils avisés et préparer la venue de cet enfant. »

« Ouf ! pensa le roi. Elle devient sage, enfin. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Le lendemain matin, il fut réveillé par un bruit aussi puissant qu’inattendu.

« On dirait… murmura-t-il. Mais oui, on dirait bien un bruit de tronçonneuse. »

Il se leva immédiatement et, suivant le son, il déboucha dans la pièce que la reine appelait son atelier, et où elle fabriquait toutes sortes d’objets, dont l’utilité n’était pas toujours évidente.
Elle était occupée à découper des planches dans un tronc d’arbre. Le roi, les yeux ronds, voyait passer la lame de la scie circulaire effroyablement près de la rotondité maternelle.

« Que faites-vous, ma chère ? cria-t-il pour dominer le vacarme.
– Hein ? lui répondit-elle. Qu’avez-vous dit ? »

La tirant prudemment à l’écart, il arrêta le dangereux instrument. Dans le silence revenu, il lui redemanda :

« Qu’avez-vous l’intention de faire avec ce bois ?
– Eh bien, mon ami, ne vous ai-je pas dit hier soir que j’allais préparer l’arrivée du bébé ? Je suis en train de fabriquer son berceau.
– Oh non ! soupira le roi. Je pensais que vous alliez entreprendre des activités moins physiques. Comme… tricoter la layette par exemple.
– Vous croyez ? Mais… le berceau…
– Je m’en charge, ma douce amie.
– D’accord. Je vais faire ses petits vêtements. »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Le lendemain, tandis qu’il finissait de monter le cadre du berceau, il sentit une odeur bizarre.

« Ça sent la chèvre », grogna-t-il, les sourcils froncés.

Un murmure de voix diverses venaient de la salle de commande.

Assise dans le fauteuil, la reine était en train de tondre un des dix moutons qui occupaient le lieu.

« Ils sont un peu bizarres ces moutons, pensa le roi. J’en ai rarement vu se tenant ainsi sur leurs pattes arrière, et encore moins jouer aux échecs ou se gratter l’oreille comme un chien. »

« Tiens ! s’exclama la reine. Bonjour cher ami. Je te présente ces quelques brebis…
– Et un mouton, intervint un des animaux.
– Oui, bien entendu… et un mouton donc, qui ont bien voulus me donner de leur laine. Alors, ajouta-t-elle, si je me souviens bien, voici – en plus d’Einstein que tu connais déjà – Manivelle, Écrasette, Paupiette…
– Actuellement, c’est Module, fit remarquer l’intéressée.
– Oui, pardon. Donc je disais : Module…
– Ah, non, je viens de changer, repris la même brebis. Maintenant je suis Ventricule.
– D’accord. Je continue : Ficelle, Raquette, Tombédcamionne, Chaussette, La Fayette et… ben celle-ci, je n’ai jamais vraiment su son nom », ajouta-t-elle en désignant celle qui était maintenant occupée à ronger un os.*
– Que veux-tu faire de cette laine brute ? demanda le roi, craignant de connaître la réponse.
– Eh bien, c’est pour la layette du petit, bien sûr ! Je vais la laver, la carder, la filer et la tricoter, dans la plus pure tradition des reines de légendes, mon ami. Ne sommes-nous pas dans un conte ?
– Certes, soupira le roi. Cependant, je pense qu’il aurait été plus simple de se fournir à la plus proche mercerie.
– Allons voyons, il n’en est pas question ! répliqua la reine. Je veux ce qu’il y a de mieux pour notre bébé. La meilleure laine qui existe, tendrement travaillée par sa chère maman. Au moins, je suis certaine qu’elle ne sera pas polluée par tous les produits chimiques utilisés par l’industrie lainière.
– À bas l’industrie lainière ! s’exclamèrent ensemble huit des neuf brebis – plus un mouton – tandis que la neuvième les accompagnait d’un « grôôôô » très impressionnant.
– Bien, ma douce amie, comme tu veux », bêla le roi en abandonnant le terrain aux ovins.

[* Vous aurez reconnu, je l’espère, les brebis du la bande dessinée Le Génie des Alpages. Tous les noms sont authentiques, la brebis qui se prend pour un chien aussi, et celle qui change tous le temps de nom également.]

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Dans la suite de l’histoire, le roi dû bêcher un jardin, afin de cultiver les bons légumes destinés à fabriquer les premières soupes du futur bambin.
Il s’efforça d’empêcher la reine d’aller elle-même recueillir le miel, pour adoucir ses premières bouillies, directement dans les ruches.
Il pataugea dans les marais afin de ramasser de la sphaigne pour fabriquer des couches écologiques.

« Ce n’est pas parce que nous sommes dans un conte, que nous devons saloper la planète », lui fit remarquer la reine.

Finalement, un jour, la reine dit, satisfaite :

« Eh bien, je crois que nous sommes prêts.
– Tant mieux ! soupira le roi. Je me demande si s’occuper d’un enfant ne sera pas moins fatigant.
– Nous verrons bien… Ah ! cria-t-elle soudain. Qui vient de me donner un coup dans le ventre ? »

N’ayant point encore d’expérience en la matière, elle ne savait pas reconnaître les premières contractions. Mais le roi comprit tout de suite de quoi il retournait, et mis en route leur machine vers l’hôpital le plus proche.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Horreur

Le sang jaillit. Le Maître voit la chair s’ouvrir sous l’action de la lame. Il voudrait crier, mais sa gorge reste bloquée. La tête du monstre surgit de son trou, dégoulinant de mucosités mélangées au rouge liquide vital. Un hurlement glaçant s’échappe de sa gueule édentée.
Le Maître voudrait fuir ce lieu d’épouvante, mais ses jambes lui refusent toute action. Il déglutit péniblement, et s’appuie de l’épaule à la paroi pour ne pas tomber.
.
.
.
.
« …onsieur ! Monsieur ! MONSIEUR ! Vous allez bien ? »

Il ouvre les yeux qu’il avait fermés pour échapper à l’horrible spectacle. Un visage à demi masqué de vert, le contemple à quelques centimètres.

« Ça va », râle-t-il.

Ces deux mots lui font retrouver l’usage de la parole, et il chevrote un « pousse ! » qui se mêle à celui de la sage-femme. Le bébé glisse sur le champ stérile qui l’accueille. La praticienne le saisit avec adresse et le pose sur le ventre du Docteur qui rit et pleure de joie en même temps. Elle caresse le dos de son enfant, émerveillée d’avoir été capable de fabriquer ça.

Le Maître se retourne, et toussote. Il marmonne en frottant ses paupières :

« J’ai une poussière dans l’œil. Il ne devrait pas y avoir de poussières dans une salle d’accouchement, nom d’un petit Rassilon !
– Vous voulez couper le cordon, monsieur ?
– Hein ? Mais… »

Il contemple avec effroi les ciseaux chirurgicaux que lui tend l’infirmière. Lui qui n’a jamais hésité à tuer, même de ses propres mains, regarde avec appréhension cet instrument tranchant et le tuyau palpitant qui a nourri son enfant pendant neuf mois.

« C’est… c’est encore vivant, on dirait. Vous… on ne devrait pas attendre un peu ?
– Voulez-vous que je le fasse, monsieur ?
– Non ! Non. Juste… laissez-moi un peu de temps pour m’habituer. »

La sage-femme marmonne à l’adresse de sa collègue :

« Encore un qui n’a jamais été capable d’écraser une araignée. Les hommes, je vous jure ! Et on dit que c’est le sexe fort ! »

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Guignol

(Dans une chambre décorée tout en noir et blanc)

Le Docteur : Ah, mais qu’est-ce que c’est que ci que ça ? Qu’est-ce que je vois ? Un joli bébé dont les féfesses sont toutes sales ! Oh, mais je ne peux pas m’en occuper maintenant. Je vais faire appel au Maître.

(Se tournant vers le public)

Le Docteur : Les enfants, aidez-moi à appeler le Maître pour me sortir de ce pétrin.

Le public scandant et tapant des pieds : Maître ! Maître ! Maître ! Maître !

Le Maître apparaissant par un côté de la scène : Mais qu’est-ce qui se passe ? Qui me demande ?

Le Docteur : Par ici, Maître. Il y a un bébé qui a besoin d’être changé.

Le Maître se tournant du côté opposé au Docteur : Où ça ? Où est-il ?

Le public montrant du doigt le Docteur avec le bébé dans les bras : Là ! Là ! Il est là !

Le Docteur s’avançant vers le Maître : Le voici. Prends-le et change-le.

Le Maître se retournant, mais toujours le dos au Docteur : Mais je ne le vois pas. Où est-il ?

Le public s’excitant et se levant : Ici ! Il est ici ! De l’autre côté !

Le Maître arpentant la scène, tournant toujours le dos au Docteur quelle que soit la position de celle-ci : Je l’entends, mais je ne la vois pas. Où est-elle ? Où est le Docteur et où est ce bébé ?

Le public hurlant, toujours le doigt tendu : Là ! Là ! Elle est là ! Tourne-toi !

Le Maître s’adressant au public : Que je me tourne ?

Le public d’une seule voix : Ouiiiiii !

Le Maître faisant soudain face au Docteur : Ah, mais la voilà !

(Le public trépigne)

Le Maître saisissant le bébé : Oh, mais cet enfant est plein de m…

Le Docteur mettant sa main sur la bouche du Maître : Non ! Il ne faut pas dire des mots grossiers. N’est-ce pas les enfants ?

Le public en chœur : Noooooon !

Le Maître : Il n’empêche que cet enfant est plein de caca !

(Le public se tord de rire)

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Comptine

http://www.youtube.com/watch?v=t894eGoymio
http://www.youtube.com/watch?v=X9kQ5zumZww

Il était un p’tit Maître
Et ron et ron, et on tourne en rond
Il était un p’tit Maître
Qui donnait le bib’ron, ron, ron
Qui donnait le bib’ron.

Le bébé le regarde
Et ron et ron, et on tourne en rond
Le bébé le regarde
D’un petit air fripon, ron, ron
D’un petit air fripon.

Il lui fit un fromage
Et ron et ron, et on tourne en rond
Il lui fit un fromage
Sur l’devant du plastron, ron, ron
Sur l’devant du plastron.

Le Maître au désespoir
Et ron et ron, et on tourne en rond
Le Maître au désespoir
Le traita de souillon, ron, ron
Le traita de souillon.

Le Docteur en colère
Et ron et ron, et on tourne en rond
Le Docteur en colère
Repris son enfançon, ron, ron
Repris son enfançon.

« Vas donc te nettoyer
Et ron et ron, et on tourne en rond
Vas donc te nettoyer
La bouche au savon, ron, ron
La bouche au savon.

N’apprenons pas de verbes
Et ron et ron, et on tourne en rond
N’apprenons pas de verbes
Vilains à ce garçon, ron, ron
Vilains à ce garçon !

Seul un joli langage
Et ron et ron, et on tourne en rond
Seul un joli langage
Convient au polisson, ron, ron
Convient au polisson.

– Mais vois donc mon amie
Et ron et ron, et on tourne en rond
Mais vois donc mon amie
Cet horrible bouillon, ron, ron
Cet horrible bouillon.

– Tu as sûrement fait pire
Et ron et ron, et on tourne en rond
Tu as sûrement fait pire
Quand tu étais un poupon, ron, ron
Quand tu étais un poupon. »

Vexé comme une puce
Et ron et ron, et on tourne en rond
Vexé comme une puce
Le Maîtr’ tourn’ les talons, ron, ron
Le Maîtr’ tourn’ les talons.

Le bambin tend les bras
Et tra et tra, tradéridéra
Le bambin tend les bras
Réclamant son papa, ra, ra
Réclamant son papa.

Se fendant d’un soupir
Et rot, et rot, turlurutoto
Se fendant d’un soupir
Papa prit le marmot, rot, rot
Papa prit le marmot.

Qui décor’ son pal’tot
Et rot, et rot, turlurutoto
Qui décor’ son pal’tot
Cet’ fois-ci dans le dos, rot, rot
Cet’ fois-ci dans le dos.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


Expérience

Dans cette fort intéressante étude, nous avons un sujet A : adulte, mâle, avouant neuf cents ans – mais en paraissant quarante tout au plus – apparemment sain de corps et d’esprit. Et un sujet B : enfant, mâle de trois ans et deux mois.
Nous avons équipé les deux sujets de moniteurs afin de suivre leurs conversations à cet âge très intéressant de la vie : celui des « pourquoi ».
Contrairement au plus juvénile, le sujet le plus âgé a présenté quelques difficultés à se plier à notre expérience. Cependant le sujet C : adulte, femelle, de neuf cents ans également – mais nous lui en aurions donné tout juste trente – a réussi à convaincre son compagnon de s’y plier avec cet argument : « mais oui, ça va être marrant ! »

Jour 1 :

Nous avons demandé au sujet A de mettre le sujet B dans des situations inhabituelles, afin de provoquer son étonnement, donc ses interrogations par rapport à son environnement.

« Vous voulez dire… sortir du TARDIS pour aller ailleurs que sur une planète prête à exploser ? Ou régit par un dictateur qu’il va falloir combattre ? »

Cette réponse nous a quelque peu surpris, mais nous n’en avons rien laissé paraître.

« Dans un lieu où vous ne l’emmenez pas d’ordinaire, avons-nous précisé.
– Comme un jardin d’enfants par exemple ?
– Heu… si vous voulez. »

Les sujets A et B – l’un tenant la main de l’autre, encore que nous n’avons pas été bien certains que c’était le sujet A qui tenant la main du sujet B pour le rassurer ou le contraire – se sont donc dirigés vers un parc. Pourvu des ordinaires jeux pour bambins que l’on y trouve habituellement. À savoir :

Un toboggan.
Un tourniquet.
Deux balançoires en forme de canard et de chat.
Une cabane.
Une glissade, sorte de piste en béton colorée en bleu.
Un bac à sable.
Ainsi qu’un certain nombre d’autres enfants et leurs parents.

Sujet A : « Eh bien, vas jouer, Irving ! »
Sujet B : « Comment ? Il y a rien pour s’amuser ici. »
Sujet A, désignant les divers jeux : « Je crois que ces objets sont là pour te divertir. Regarde, les autres enfants s’en servent. »
Sujet B, observant les alentours : « Ça n’a pas l’air très drôle. »
Sujet A : « Je n’y peux rien, ça fait partie de l’expérience. »
Sujet B, après avoir raclé ses pieds sur le sol d’un air boudeur : « Bon, d’accord. »

Le sujet B est allé vers une des balançoires, celle en forme de canard, et a regardé un instant la fillette qui s’en servait. Celle-ci lui a tiré la langue. Le sujet B est retourné près du sujet A.

Sujet B : « Pourquoi cette créature d’apparence stupide m’a-t-elle montré son muscle masticatoire et gustatif ? »
Sujet A : « Je pense que, dans son langage primitif, ce geste signifie : "nana nère !" »
Sujet B : « Nana nère ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Sujet A : « Elle te narguait sur le fait qu’elle était sur la balançoire et pas toi. »

Le sujet B a haussé les épaules.

Sujet B : « Quelle réaction idiote ! Je n’ai qu’à attendre qu’elle s’en aille pour y grimper à mon tour. »
Sujet A : « Dans ce cas, je crois que tu as de la concurrence. »

Un autre enfant, un garçon, attendait près de la balançoire que celle-ci soit libre. La petite fille, qui y était toujours, lui a également tiré la langue. Le garçon l’a attrapé par ses vêtements et a essayé de l’en faire descendre. La fillette s’est mise à hurler. Sa mère est arrivée en courant et a voulu séparer les deux enfants. La mère du petit garçon s’en est mêlée, en accusant la gamine de monopoliser le jouet depuis trop longtemps.

Le sujet A et le sujet B regardaient l’altercation avec intérêt.

Sujet B : « Tu as raison, c’est amusant ici. Qui crois-tu qui va gagner, papa ? Moi je parie pour la petite blonde avec le chignon. Elle a un joli jeu de jambes. Très efficace. »
Sujet A : « Tenu ! Je pense que la brune avec les lunettes est plus hargneuse. Elle peut avoir le dessus en tirant les cheveux de l’autre. »


Jour 2 :

Sujet A, au sujet B : « Il paraît que les parcs zoologiques, c’est quelque chose qui plaît aux enfants. Nous allons donc voir des animaux aujourd’hui. »
Sujet B : « D’accord. C’est toi le patron. »

Le sujet A et le sujet B se sont promenés dans les allées entre les cages des oiseaux, des mammifères à cornes et des fauves, sans qu’aucun dialogue digne d’intérêt ne soit à rapporter. Ils avaient l’air de légèrement s’ennuyer.
Ils en sont arrivés à la partie consacrée aux singes.
Une troupe de babouins occupaient le premier enclos. Ces bêtes se livraient à leurs habituelles interactions faites de chamailleries, d’épouillages et de cris divers.
Soudain, un grand mâle est venu se planter devant les sujets A et B. Tout en se léchant les babines et en roulant des yeux, il a commencé à se toucher le sexe, dans un but évident de provocation.

Sujet B : « Pourquoi ce Papio hamadryas manipule-t-il son appareil reproducteur ? »
Sujet A : « Je pense que c’est une manière de nous montrer qu’il n’apprécie pas notre présence. »

À cet instant, un des gardiens décida d’intervenir pour éviter à l’enfant d’être choqué par le spectacle. Il projeta de l’eau sur l’animal à l’aide d’un pulvérisateur, tout en expectorant : « pschitt ! pschitt ! »

Sujet B : « Pourquoi cet Humain envoie-t-il des gouttelettes de liquide vers ce singe de la famille des cercopithécidés, tout en produisant ces curieux sons ? »
Sujet A : « Là, j’avoue que le but de la manœuvre m’échappe. Veux-tu que nous allions le lui demander ? »
Sujet B : « Oui, le comportement de cet Homo sapiens sapiens est des plus étranges. Je serais curieux de connaître son objectif. C’est la chose la plus intéressante qui se soit passée dans ce lieu fastidieux, jusqu’à présent. »

Sujet A, s’adressant au sujet D, adulte, homme de quarante-sept ans, exerçant la profession de gardien de zoo : « Pourquoi aspergez-vous cet animal ? »
Le sujet D parut surpris, puis balbutia : « Ben… pour pas qu’vot’ p’tit garçon voit ça ! »
Sujet B, au Sujet A : « Est-ce de moi que cet homme parle ? »
Sujet A : « Oui, très certainement. Je ne vois pas d’autres petits garçons. Ce parc zoologique est plutôt désert. »
Sujet B : « Ça ne m’étonne pas. Regarder des animaux s’ennuyer dans des cages n’a rien de très amusant. Pourquoi dit-on que c’est une activité faite pour les enfants ? »
Sujet A : « Je n’ai jamais bien compris à vrai dire. Les Humains ont d’étranges mœurs parfois. »

Cependant, le singe poursuivant ses activités masturbatoires, le gardien, ne sachant quelle autre attitude adopter, continuait de le mouiller.

Sujet B, parlant au sujet D : « Si votre but est qu’il cesse de manier ses organes génitaux, vous vous y prenez fort mal. Et pourquoi ne pas le laisser tranquille, si ça lui fait plaisir ? »
Sujet B, s’adressant au sujet A : « Allons-nous-en d’ici, papa. Même l’observation de cet Homo sapiens devient lassante. »
Sujet D, arborant un air abasourdi : « Bah, ça alors ! Ya plus d’enfant d’nos jours ! »
Sujet B, s’adressant au sujet A, tout en gagnant la sortie avec lui : « Pourquoi dit-il qu’il n’y a plus d’enfants ? J’en ai pourtant vu pas mal dernièrement. »


Jour 3 :

Sujet A : « Programme du jour : cinéma. Un dessin animé pour les enfants de ton âge : Winnie l’Ourson. Pour cela nous allons devoir nous enfermer dans une salle avec de nombreux Humains, adultes et enfants. »
Sujet B : « Ça me semble intéressant. Les Humains sont toujours assez curieux à observer. »
Sujet A : « Je crois que le but principal est de regarder ce qui se passe sur l’écran. Enfin, c’est pour cette raison que les autres personnes y vont. »

Sujet B, en route vers la salle avec le sujet A : « Winnie l’Ourson ? C’est donc l’histoire du petit d’un ours et d’une ourse. Mais de quelle espèce ? Ursus arctos ? Ursus americanus ? Ou bien Ursus maritimus ? Ce sont les trois races les plus connues d’ours sur cette planète. »
Sujet A, alors qu’ils arrivaient devant le cinéma : « D’après l’image, je parierais sur un Ursus arctos. »
Sujet B, regardant l’affiche : « La représentation est étrangement simplifiée. J’ai des doutes quant à la véracité des informations que nous allons retirer de ce film. »

Les sujets A et B passèrent devant la machine à pop corn.

Sujet A : « Irving, serais-tu tenté par un gobelet de ces grains de Zea mays que l’ont a fait exploser sous l’effet de la chaleur ? Cela fait partie des plaisirs d’une séance de cinéma, paraît-il. »
Sujet B : « Pourquoi pas ? Quelle est leur valeur nutritive ? »
Sujet A, tapant sur son Smartphone : « Attends, je vais te dire ça. C’est un sujet sur lequel je ne m’étais pas encore penché. Alors, d’après ce site internet : 398 kcal pour 100 grammes, avec 12 grammes de protéines, 78 grammes de glucides et 4.2 grammes de lipides. »
Sujet B : « Intéressant les glucides. Oui, prenons-en. »

Munis d’un seau de pop corn de grande taille et du rehausseur en plastique remis aimablement par l’ouvreuse, les sujets A et B entrèrent dans la salle. Celle-ci était déjà remplie au trois quarts, ce qui ne laissait que les places de côté ou devant pour s’installer.
Cependant, le sujet A s’adressa à la famille occupant les sièges les plus centraux et leur dit :

Sujet A : « Vos enfants verront beaucoup mieux en descendant plus bas dans la salle. »
Sujet E, adulte, homme, d’environ trente-cinq ans : « On s’met toujours là. On est arrivé les premiers devant la salle pour être bien placés. Allez-vous-en ! »
Sujet A : « Vous devez m’obéir ! Je suis le M… »
Sujet B, tirant sur la veste du sujet A : « Papa ! Tu sais que maman n’aime pas quand tu utilises l’hypnose. Et puis, ça ne me dérange pas d’être sur le côté. Au contraire, j’aurais une meilleure vue sur la salle. »
Sujet A, soupirant : « Bon, d’accord. Excusez-moi, monsieur. »
Sujet E : « Non, mais ! Pour qui il s’prend celui-là ! – à sa femme – T’as vu comment je l’ai remballé ! »

Le film commença. Le sujet A regardait l’histoire, tandis que le sujet B, qui avait tenu à se placer sur le siège le long de l’allée, observait les autres spectateurs.

Sujet A : « Ah ! Ah ! C’est drôle, tu ne trouves pas, Irving ? L’âne dépressif est particulièrement amusant. »
Sujet B : « Pourquoi ce petit garçon envoie-t-il des coups de pieds dans le siège devant lui ? De toute évidence, il agace l’autre spectateur qui s’est déjà retourné plusieurs fois. Cependant, il continue. »
Sujet A, bien qu’absorbé par le film, jette un rapide coup d’œil : « Ça doit l’amuser d’énerver cette personne. Hou ! Hou ! Hou ! Le tigre ! J’adore le tigre ! »
Sujet B : « Décidément la psychologie des Humains reste un mystère pour moi. L’intérêt de contrarier un autre Homo sapiens m’échappe totalement. Qu’en penses-tu, papa ? »
Sujet A, le regard fixé sur l’écran où, à cet instant-là, Winnie vient d’envoyer Porcinet la tête dans une ruche sauvage : « Hein ? Heu oui. Heu non. Qu’est-ce que tu m’as dit ? »
Sujet B, montrant le film : « Cette niaiserie te plaît ? »
Sujet A, gêné : « Les personnages sont rigolos. Surtout le tigre. Tu n’as pas regardé ? »
Sujet B : « Si. L’histoire est extrêmement simpliste et pas du tout réaliste. Tout d’abord, les ours ne se nourrissent pas que de miel. En réalité, ce sont des omnivores. »
Sujet A : « C’est pour les enfants, il n’est pas nécessaire que cela reflète absolument la réalité. »

Des spectateurs devant eux se retournent : Chut !

Sujet A, à voix plus basse : « Regardons ce passage, il a l’air particulièrement réussi. Winnie rêve d’un monde où tout se transforme en miel. »
Sujet B, l’air désespéré : « Si tu veux. »

Les deux sujets ont passé le reste de la séance à regarder le film. Le sujet A faisait des commentaires à mi-voix.

Sujet A : « Porcinet ! J’aime bien Porcinet. Il est tellement petit et craintif ! Ah ! Ah ! Ah ! Tigrou qui a peur du Poil Long, alors que c’est lui le Poil Long ! »
Sujet B : « Chut, papa ! Tout le monde te regarde ! »

Finalement, les sujets A et B sont sortis de la salle, après la fin du film et eurent cette discussion dans la rue.

Sujet B : « Le film était assez ennuyeux et pas du tout ce à quoi je m’attendais. Pourquoi ont-ils appelés ça "l’ourson" ? Ce n’était pas du tout un bébé ours, mais une peluche. »
Sujet A : « J’ai bien aimé, moi. »
Sujet B, un peu pincé : « J’ai vu. C’était même plutôt embarrassant. Tu n’arrêtais pas de rire et de faire des réflexions. Ce que j’ai préféré dans cette sortie, ajouta-t-il, ce sont les Zea mays soufflés. »


Jour 4 :

Pour ce quatrième jour d’expérience, nous avons proposé au sujet A d’emmener le sujet B au cirque.

Sujet B, dans le car les amenant vers le terrain où se dresse le chapiteau : « Cirque ? C’est quelque chose qui se passe dans un cercle, non ? »
Sujet A : « Oui, il y a une piste circulaire, couverte de sciure de bois. Les spectateurs sont sur des gradins tout autour, et des gens viennent à l’intérieur faire un spectacle. Il y a plusieurs sortes de numéros : des animaux savants, des acrobates, des magiciens, des clowns. »
Sujet B : « Animaux savants ? Ce sont des animaux modifiés génétiquement pour travailler dans des centres de recherche ? Que font-ils dans un lieu de spectacle ? »
Sujet A : « Non, pas du tout. Ce sont des animaux ordinaires à qui on a appris à faire des tours. »
Sujet B : « Des tours ? »
Sujet A : « Oui. Comme marcher sur leurs pattes avant en soulevant les pattes arrière ou souffler dans un instrument de musique. Sauter à travers un cerceau enflammé. Des trucs dans ce genre. »
Sujet B : « Mais c’est ridicule ! Ou dangereux. Pauvres bêtes ! Comment de telles choses ne sont-elles pas interdites ? »
Sujet A : « Les Humains aiment voir ça. Et les animaux ne sont pas maltraités. »
Sujet B, s’insurgeant : « Pas maltraités ? Sauter à travers un cerceau enflammé, tu n’appelles pas ça de la maltraitance ? »
Sujet A : « N’exagérons rien. Ce ne sont que des animaux après tout. »
Sujet B, regardant le sujet A d’un air étonné et dubitatif : « Toutes les créatures sont importantes. Maman me l’a appris. "Que des animaux", ça n’existe pas, n’est-ce pas ? »
Sujet A : « Oui bien sûr, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Disons qu’ils ne sont pas malheureux. »
Sujet B : « Qu’en savons-nous ? Après tout nous ne sommes pas… »

Sujet A, soupirant à mi-voix pendant que le sujet B continue de parler : « Et c’est reparti ! "Le respect de toute forme de vie…" bla bla bla. "Ne faisons pas à une autre être vivant ce que nous n’aimerions pas que l’on nous fasse…" etc. Le Docteur lui bourre le crâne de toutes ces niaiseries ! »

Ils arrivent devant le cirque.

Sujet B, regardant autour de lui : « C’est coloré, mais ce n’est pas très propre. »
Sujet A : « Avec les Humains, il faut s’habituer à la saleté, sinon on ne peut pas mettre un pied sur leur planète. »

Les sujets A et B s’installent sur les premiers gradins.

Sujet B : « On aurait dû prendre un coussin, ce n’est pas très confortable. »
Sujet A : « Ça va, j’ai connu pire. Mais pour toi oui, j’aurais dû y penser. »

Le sujet A enlève sa veste et en fait un tas pour glisser sous le postérieur du sujet B.

Sujet B : « Merci papa. »
Sujet A : « Je t’en prie. »

Le spectacle commence avec un numéro de chevaux. Le sujet B reste silencieux jusqu’à la fin.

Sujet B : « C’est ça que tu appelles "animaux savants" ? »
Sujet A : « En quelque sorte, oui. Enfin, pour les chevaux, on parle plutôt de dressage. »
Sujet B : « Ça m’a bien plu. Mais pourquoi l’homme leur donne-t-il des coups de fouet ? Cela me paraît tout à fait inopportun. Et cruel. Ils ont très bien fait leur numéro. Crois-tu que nous devrions appeler une association de défense des animaux ? »
Sujet A : « En réalité la pointe de la chambrière ne touche pas l’animal. Le bruit que tu entends est produit par l’extrémité de la lanière qui dépasse la vitesse du son. C’est un claquement supersonique. Et le dresseur l’utilise pour indiquer aux chevaux quand ils doivent faire les mouvements. Rien de méchant, comme tu le vois. »
Sujet B s’agitant sur son banc : « Oh… D’accord… Merci papa. »

Durant l’intermède avec le numéro suivant, des clowns sont venus distraire les spectateurs en faisant des acrobaties et diverses blagues dont se jeter un seau d’eau qui se révéla en fait rempli de confettis. Le sujet A éclata de rire.

Sujet B : « Tu as trouvé ça drôle ? »
Sujet A : « Oui, on aurait pu penser que le clown allait se faire tremper, mais ce n’était que des bouts de papier colorés. »
Sujet B : « Hum ! »

Le numéro suivant, des acrobates chinois jouant avec des assiettes, ne provoqua pas de réaction digne d’être rapporté.
À la réapparition des clowns, pour faire un numéro cette fois-ci, le sujet A laissa échapper un "Aaah !" de satisfaction.
Il se tordit de rire pendant tout le sketch, surtout lorsque l’Auguste montra ses jambes avec des gros poils noirs dessus ou qu’il tomba les fesses dans un baquet d’eau savonneuse.

Sujet B : « Pourquoi ris-tu ainsi, papa ? Ce n’est pas drôle. Ce pauvre homme est atteint d’une forme particulièrement sévère d’hirsutisme et il va prendre froid en plus. »
Sujet A : « Mais non, ne t’inquiète pas, Irving. Ce sont des faux poils et il a l’habitude de faire ça. »
Sujet B : « N’empêche. Tourner quelqu’un en ridicule pour rire de lui, je ne trouve pas ça marrant du tout. »
Sujet A : « C’est son travail de faire rire les gens. Il aime ça, crois-moi. »
Sujet B : « J’en doute. De plus, l’autre personnage au visage blanc est de toute évidence son ennemi. Il fait tout pour aggraver la situation. »

Le numéro de trapèze volant suivant ne sembla impressionner aucun de nos deux sujets.
Par contre, le magicien provoqua ce dialogue :

Sujet B, alarmé devant le cabinet infernal où l’assistante de l’illusionniste était entrée alors que celui-ci y enfonçait des sabres : « On laisse quelqu’un se mettre dans un tel danger ! Pourquoi personne ne réagit, papa ! Oh, je ne veux pas voir ça ! »

Le Sujet B se réfugia dans les bras du sujet A, cachant son visage dans l’épaule du sujet A.

Sujet A serrant le sujet B contre lui : « Mais non, Irving ! Il n’y a rien à craindre. C’est un truc. Tu vas voir, elle va ressortir intacte. »
Sujet B aux bords des larmes : « Intacte ! Après avoir été transpercée avec des lames affûtées ? Ces Humains sont horribles ! Rentrons dans le TARDIS, je ne veux pas rester ici une minute de plus. »
Sujet A : « Attends, tu vas voir. Je te promets qu’elle n’a rien. »

Lorsque l’armoire s’ouvrir, révélant la jeune fille souriante et sans une égratignure, le sujet B resta un instant à la regarder, puis s’échappant sur la piste, il se précipita vers elle.

Sujet B : « Vous allez bien, mademoiselle ? »

Montrant le magicien d’un doigt accusateur :

Sujet B, montrant le sujet A du doigt : « Ne vous inquiétez pas, si cet homme essaye encore de vous assassiner, mon père va le réduire en miettes ! »

Sujet A, se levant et entrant à son tour sur la piste pour récupérer le sujet B : « Irving ! »

Sujet F, femme, vingt-cinq ans, s’accroupissant pour être au niveau de l’enfant : « Oh, mon chéri, que tu es mignon ! Mais il n’y a pas de problèmes, tu sais. C’est mon papa, il ne… »
Sujet B : « Quoi ? Mais c’est pire encore ! Vouloir faire du mal à sa fille ! Je vais… »
Sujet A, saisissant le sujet B par la main : « Viens, retournons à nos places. Le spectacle n’est pas fini. »

Le sujet B échappa au sujet A et se précipita vers M. Loyal qui était venu voir ce qui perturbait ainsi le déroulement du spectacle.

Sujet B, tendant un doigt accusateur vers l’illusionniste : « Cet homme vient d’essayer de tuer sa fille avec des lames tranchantes ! Vous devriez appeler la police. »

Le reste du public, croyant à des complices venus animer la représentation, applaudissait avec enthousiasme la prestation du sujet B.
En sortant du spectacle, le sujet B affirma au sujet A qu’il ne retournerait jamais plus dans un lieu semblable où l’on bafouait ainsi la vie, la liberté et la dignité des hommes et des animaux.


Conclusion :

Malgré tout l’intérêt qu’ont représenté ces deux sujets pour notre expérience, nous en sommes arrivés à la conclusion que nous ne les retiendrions pas pour la conclusion finale de l’enquête. Il s’est avéré, d’après la majorité des autres sujets, que leurs réactions étaient trop en dehors de la norme pour nous être utiles.
Réaction du sujet A, lorsque nous le lui avons dit :

« Alors, nous avons fait tout ça pour rien ? Je ne sais pas ce qui me retient de… »

Il avait l’air vraiment furieux, et il a agité en notre direction pendant quelques secondes, un instrument cylindrique de mauvaise augure. Le sujet C est intervenu pour le lui ôter des mains.

Réaction du sujet B :

« Moi, je me suis bien amusé – sauf au cirque, quel horrible endroit ! – et j’ai appris plein de choses sur les êtres humains. En particuliers que ce sont les créatures les plus étranges que j’ai jamais rencontrées. Je comprends pourquoi maman les aime tant. Ils sont fascinants. »

Citation:
Chapitre 14 : Cat-6


Miiéééouuuu ! Crrrr ! Pffff !

Le Docteur fait un bond en arrière, et sautille sur un pied, tenant son autre jambe à deux mains.

« Bon sang, mais c’est quoi ce truc ? »

Une créature métallique, accroupie au milieu d’un des couloirs du TARDIS, la regarde de ses yeux étincelants. Sa queue, faite de nombreux segments, fouette l’air au raz du sol avec nervosité. Elle ouvre une gueule ornée de dents en forme d’aiguilles et crache :

Crrrrrcchhh !

« Maître ! hurle le Docteur. Qu’est-ce que c’est que ce machin ? »

L’interpellé surgit, accompagné de leur fils. Il adresse un grand sourire à sa compagne :

« Je te présente Cat-6*. Ma nouvelle invention.
– Et heu… ça sert à quoi ? À part se mettre dans le chemin, et griffer tout ce qui a le malheur de piétiner sa queue ?
– C’est un animal de compagnie pour Irving.
– Cet engin me paraît bien dangereux pour un enfant de cinq ans.
– Pas du tout. Ça va lui apprendre plein de choses. N’est-ce pas, Irving ?
– Ouaip ! approuve le bambin. On l’a fait tous les deux, ajoute-t-il en se rengorgeant.
– Sans me le dire ? bougonne le Docteur.
– On voulait te faire la surprise, mam.
– Ah ça, pour une surprise ! grogne-t-elle en montrant son mollet orné de quatre sillons où perlent quelques gouttes de sang.
– Excellente occasion d’apprendre à notre fils à faire des soins simples.
– Oh, chouette, s’exclame celui-ci. Tu vas voir, je vais te faire un joli pansement, maman ! »

*[Le Cait Sith, est une créature mythologique des Highlands. C’est un grand chat noir, avec une tâche blanche sur le poitrail qui hante la région. Il devient très féroce si on trébuche sur lui. Merci à mon bêta pour la référence.]

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« Je déteste cette bestiole ! fulmine le Docteur quelque temps plus tard. Tout ce qu’elle fait, c’est se planquer dans les coins les plus absurdes pour sauter sur ceux qui passent… enfin, je devrais dire "celle" parce que j’ai l’impression d’être sa seule victime. Elle réclame sans arrêt d’être "nourrie" – un robot qui a besoin de nourriture, je me demande où vous êtes allés trouver une idée pareille – par des hurlements insupportables. Dès que je m’assois, elle grimpe sur mes genoux et ne veut plus en bouger. Tout en émettant un ronflement incessant.
– Ça s’appelle "ronronner", maman, intervient Irving.
– Peu importe le nom, ça m’insupporte à la fin ! C’est ton animal de compagnie, Irving, pourquoi est-ce qu’il est toujours collé à moi ?
– Oui c’est curieux, marmonne le Maître. Normalement, il est programmé pour s’attacher à Irving. »

Le Docteur lève les bras au ciel, en un geste de résignation désespérée.

« Je déteste les chats… et les chats robot encore plus, grommelle-t-elle. Surtout quand ils ne servent à rien. Parlez-moi des chiens, tiens ! Mon K-9 était utile au moins. Je vais aller sauver un monde, bougonne-t-elle ensuite. Ça me calmera.
– Ne sois pas en retard pour le dîner. J’ai prévu des lasagnes.
– Miam ! s’enthousiasme Irving. C’est bon les lasagnes. »

Le Docteur sort du TARDIS, sans remarquer la petite silhouette noire qui s’est glissée à travers la porte en même temps qu’elle, et la suit, sa queue pointue dressée vers le ciel.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« Évidemment, soupire le Maître exaspéré, devant le plat qu’il vient de mettre à réchauffer pour la quatrième fois. Je me demande pourquoi je m’obstine à lui dire certaines choses, alors que je sais qu’elle ne m’écoute pas. Ça va être tout sec, bientôt. Immangeable.
– J’ai faim, papa. Tu sais bien qu’elle est jamais à l’heure.
– Tu as raison. Je vais te servir, et puis tu iras te coucher. Elle va encore y passer la nuit, j’en suis sûr.
– Tu ne manges pas, toi ?
– Je… je n’ai pas très faim. Je vais l’attendre. »

Au matin, Irving le trouve endormi, appuyé sur la table à côté du repas, froid et creusé seulement de la portion qu’il a donnée au petit garçon.

« Papa ! Papa ! Elle est toujours pas revenue ! »

Il secoue son père qui émerge difficilement d’un sommeil peuplé de mauvais rêves.

« Hein ? Quoi ? Ah oui, en effet. Mais ce n’est pas encore inquiétant, tu sais, ajoute-t-il, une ride soucieuse creusée entre les sourcils. On va attendre encore un peu avant de s’affoler.
– Cat-6 n’est pas là non plus. Je l’ai cherché partout.
– Peut-être qu’il l’a suivie. Bon sang ! Pourquoi n’ai-je pas pensé à lui mettre une balise ? »

Au soir de cette journée, le Maître part en quête du Docteur. Il avait tenté de convaincre Irving qu’il serait plus en sécurité dans le TARDIS, mais l’enfant n’avait rien voulu savoir. Son dernier argument avait porté :

« J’ai peur tout seul. »

Aussi, c’est avec le bambin accroché à son dos – dans un porte-enfant pour randonneur – qu’il s’aventure sur ce monde inconnu. Au bout de quelques centaines de mètres, ils pénètrent dans une jungle touffue. Un des trois soleils qui éclairent la planète s’est couché, le plus important, mais les deux autres brillent toujours sous la forme de très grosses étoiles et illuminent le paysage d’une lumière crépusculaire.
Ils passent la nuit à battre les buissons, en hurlant « Docteur ! » à tous les vents.

« Il ne semble même pas y avoir de vie intelligente ici, grogne le Maître. Je me demande ce qu’elle a bien pu faire tout ce temps.
– Chut, papa, j’entends quelque chose.
– Quoi…
– Chut ! »

Le Maître tend l’oreille. Autour d’eux les caquètements, sifflements, hululements de tout un peuple d’animaux divers emplissent la nuit d’une cacophonie assourdissante.

« Je me demande ce que tu… commence le Maître.
– Par là, sur la droite.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Je suis presque sûr que c’est Cat-6.
– Allons voir », soupire son père.

Sur la droite, les amène au bord d’une faille qui creuse le sol brusquement, entre deux arbustes. Le Maître manque y poser le pied. Heureusement, son fils, qui a une vue plus en hauteur, l’avertit :

« Attention !
– Oh ! Merci Irving. Sans toi… Tu entends toujours Cat-6 ?
– Plus maintenant, non. Ah si !
– Et moi aussi, approuve le Maître. À gauche, maintenant. »

Ils suivent la crevasse qui s’élargit au milieu de la dense forêt. Bientôt l’autre bord se trouve hors de portée d’un saut même bien ajusté.

« J’espère que nous n’aurons pas à traverser », s’inquiète le Maître.

Au dessus de leurs têtes, le ciel, jusqu’à présent caché par les frondaisons, ouvre son velours bleu sombre embrasé par les nombreuses étoiles dont les deux soleils nains.

« C’est beau quand même, s’extasie Irving.
– Humpf », grommelle le Maître qui est plutôt occupé à regarder où il met les pieds.

La crevasse principale est accompagnée de nombreuses autres fentes plus petites, mais où l’on peut facilement choir ou au moins laisser sa jambe, si on ne fait pas preuve de prudence.

Mihiyouhouhouhou !

Cette fois-ci, le cri est nettement perceptible au milieu du concert des autres créatures peuplant la forêt.
Luttant contre l’envie de se précipiter, le Maître avance le plus vite possible en direction du miaulement.
Enfin, il trouve Cat-6 au bord d’un des ravins secondaires. Il est assez large pour engloutir un Humain – ou un Seigneur du Temps – de taille moyenne.
L’animal robot vient se frotter à ses jambes en enclenchant le programme « ronronnement ».

« Docteur ? appelle le Maître.
– Maman ! » renchérit Irving.

Aucune réponse. La fente se rétrécit en s’enfonçant dans la terre et devient de plus en plus sombre. Le Maître fouille ses poches et s’aperçoit qu’il n’a pas emporté de lampe.

« Les yeux de Cat-6, lui fait remarquer son fils.
– Oh oui bien sûr, tu as raison. »

Il se penche sur le robot et tourne légèrement l’oreille droite. Deux faisceaux argentés inondent la fissure et révèlent la forme d’un corps, dont on voit les cheveux dorés briller dans la pénombre.

« Tu crois que… balbutie Irving d’une voix tremblotante.
– Mais non ! réplique son père avec plus d’assurance qu’il n’en ressent. Elle doit être inconsciente, c’est tout. »

Il attrape Cat-6 et le retourne pour ouvrir son ventre et en sortir un filin d’acier fin, mais d’une solidité à toute épreuve. Puis il enlève Irving de son dos et lui recommande :

« Tu restes là, et tu surveilles que Cat-6 soit solidement arrimé avec ses griffes. »

Le petit garçon hoche la tête, et s’assoit à côté de l’animal.

« Tu peux y aller, papa. »

La descente, accroché au filin est plutôt facile. Arrivé en bas, il soulève doucement la tête du Docteur. Elle gémit et marmonne :

« Du diable… qui s’est amusé à me balancer toute une galaxie sur la tête ? Cette maudite bestiole, encore !
– Tu râles, c’est donc que tu vas bien, soupire le Maître, soulagé.
– Hein ? Qu’est-ce que c’est ? C’est toi, Maître ?
– Oui. Accroche-toi, je vais te tirer de là.
– Promets-moi de nous débarrasser de ce robot absurde », grommelle le Docteur, tandis que le Maître l’extirpe de l’étroite entaille.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT


« Cat-6 t’a sauvé la vie !
– Je n’en crois rien. C’est lui qui m’a fait tomber là-dedans ! Il n’arrêtait pas de me passer dans les jambes en me hurlant son cri insupportable.
– Maman, intervient Irving. Il essayait de t’avertir pour la faille.
– Et c’est grâce à ses miaulements que nous t’avons retrouvée, ajoute le Maître.
– La faille, la faille… je l’avais parfaitement vue, la faille.
– C’est sûr ? » demande le Maître, soupçonneux.

Quand elle prend cet air boudeur, c’est qu’elle est en pleine crise de mauvaise foi.

« Oui ! Enfin, disons que je l’aurais sûrement vue, si ce… truc ne m’avait pas troublée avec ses cris.
– Donc, tu ne l’avais pas repérée. »

Un silence.

« Non ! Voilà, vous êtes contents ? Je regardais le ciel. Superbe ce ciel, n’est-ce pas ? Ces myriades d’étoiles, et ces deux soleils minuscules… »

Le Maître sourit. Quand elle détourne la conversation, c’est qu’elle reconnaît sa défaite.
Cat-6 s’est installé sur les genoux de sa maîtresse, et déclenche le bourdonnement intense qui lui sert de ronronnement. Elle pose une main sur le dos métallique et le caresse machinalement, tout en continuant la narration de son périple, avant qu’il ne se termine au fond d’un trou.





FIN (provisoire… ou pas)  

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Dernière édition par Ahaimebété le Jeu 14 Aoû 2014 - 12:13; édité 28 fois
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MessagePosté le: Ven 22 Mar 2013 - 12:02    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Sam 23 Mar 2013 - 10:59    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Chapitre 2 et fin... provisoire ou pas. Ça dépend de mon inspiration.
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MessagePosté le: Dim 24 Mar 2013 - 10:44    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Et je trouve cette fic excellente , que dire d'autre ? De l'humour, une relation Maitre/Docteur très crédible , un bon style d'écriture , que demander de plus ? Ah bah si quelque chose d'évident ... une suite ! J'espère que l'inspiration saura venir à toi ^^ .
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MessagePosté le: Dim 24 Mar 2013 - 12:44    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Merci Tanuki pour ce petit commentaire. J'espère aussi que l'inspiration me viendra pour une suite, parce que je me suis bien amusée à écrire cette petite histoire avec ces personnages Maître et Docteur un peu atypique Mr. Green . J'ai bien une idée pour un troisième chapitre, mais juste l'idée générale, pas les détails.
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MessagePosté le: Mer 3 Avr 2013 - 23:03    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Finalement le chapitre 3 s'est concrétisé. Donc troisième chapitre en ligne.
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MessagePosté le: Sam 6 Avr 2013 - 20:59    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Je suis parfaitement d'accord avec Tanuki. Bien que saugrenue, la relation entre le Docteur et le Maître reste très crédible : j'aime beaucoup cette relation amour-haine, tour à tour attendrissante et ridicule. L'histoire est vraiment amusante, mais mon chapitre préféré (pour l'instant) est le deuxième, dont la fin m'a bien fait rire. Enfin, au niveau du style, je tiens à te dire que j'aime beaucoup ton écriture habituelle, mais que je préfère vraiment celle que tu as adoptée pour le troisième chapitre : en fait, je le trouve beaucoup plus... naturel, comme si tu avais l'habitude d'écrire comme ça.

Bon, je ne t'ai rien appris de nouveau, vu que je suis ton bêta-lecteur. En tout cas, j'espère que tu garderas l'inspiration (d'autant que je continue à te corriger ^^). Smile

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MessagePosté le: Sam 6 Avr 2013 - 22:53    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Merci, Mattounet. Wink

Bon, chapitre 4 en ligne. Prions pour qu'un chapitre 5 se dessine bientôt dans ma caboche.
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MessagePosté le: Dim 7 Avr 2013 - 19:33    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

A y est, j'ai tout lu! Smile C'est très sympa : j'aime en particulier ta manière d'imiter les différents styles, que ce soit celui de Planteur (je suis fan de Pratchett^^) ou le langage polar (tu as dû apprécier le début du 7x05 si tu aimes ce style^^). Je ne suis pas très fan des histoires où le Docteur est une femme mais tu as bien réussi à garder son caractère habituel et le couple avec le Maitre est du coup crédible.
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MessagePosté le: Dim 7 Avr 2013 - 20:06    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Tyr a écrit:
Je ne suis pas très fan des histoires où le Docteur est une femme mais tu as bien réussi à garder son caractère habituel et le couple avec le Maitre est du coup crédible.



Merci beaucoup de ton commentaire.

Pas fana non plus, mais à la fin de The Curse of the Fatal Death, je me suis demandé à quoi pourrait ressembler la vie de couple du Maître et du Docteur, surtout si chacun des deux garde son caractère et son objectif. D'où le premier chapitre et les autres sont arrivés selon mon inspiration.
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MessagePosté le: Ven 12 Juil 2013 - 12:49    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Enfin, un chapitre 5 a vu le jour. Sur une idée de booster Wink . Chapitre un peu plus long et sur un ton légèrement différent des autres.
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MessagePosté le: Ven 12 Juil 2013 - 18:04    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Je viens de tout lire d'un coup, c'est très bon ^^

Même si le dernier chapitre me rappelle quelque chose XD
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MessagePosté le: Ven 12 Juil 2013 - 18:16    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Merci !

Oui, mais bizarrement, c'est pas de là que vient l'idée. Wink
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MessagePosté le: Ven 12 Juil 2013 - 19:31    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

chapitre 5 très différent en effet. J'aime bien le Maître ado ''gothique'' ellle est chouette. Intéressant en tout cas.
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MessagePosté le: Dim 14 Juil 2013 - 00:25    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Ahaimebété a écrit:
Merci !

Oui, mais bizarrement, c'est pas de là que vient l'idée. Wink


Humph, il doit y avoir un cerveau central baraquien je dis XD Comme les oods...
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MessagePosté le: Dim 4 Aoû 2013 - 22:30    Sujet du message: The Master's Wife [Chapitre 14 : Cat-6 - Terminée] Répondre en citant

Chapitre 6. Nous retrouvons un ton plus léger que le chapitre précédent. Wink Sur une idée de booster.
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